MUSTAFA KEMAL ATATÜRK, OEUVRE ET INFLUENCE

Dr. TURHAN FEYZİOGLU


Professeur, Membre du Centre de Recherche Atatürk

I-UN LEADER APPRÉCIÉ PAR LE MONDE ENTIER

En 1981, à l’occasion du centenaire de la naissance de Kemal Atatürk, l’Assemblée Générale de l’Unesco a adopté une résolution concernant l’organisation d’un Colloque international sur l’oeuvre et la personnalité du grand homme d’Etat turc. Dans cette résolution, l’Assemblée Générale de l’Unesco déclare que:

“Kemal Atatürk fut un réformateur exceptionnel”, qu’il

“a été le leader d’une des premières luttes de libération contre le colonia­lisme et l’impérialisme”,

et qu’il

“a été un promoteur remarquable de l’esprit de compréhension mutuelle entre les peuples et d’une paix durable entre les nations du monde, ayant préconisé durant toute sa vie l’avènement d’une ère d’harmonie et de coopérati­on ne connaissant aucune distinction de couleur, de religion ni de race entre les hommes. “

Le centenaire de Kemal Atatürk a été commémoré non seulement en Turquie, mais dans beaucoup d’autres pays. De l’Europe à l’Asie, de l’Afrique à l’Australie et à l’Amérique, des gouvernements, des universités, des centres de recherche et de culture ont pris part à la commémoration du centenaire de cet homme d’Etat exceptionnel. Plusieurs gouvernements ont imprimé des timbres à sa mémoire. Un grand nombre d’Universités ont organisé des colloques, des conférences. Plusieurs chefs d’Etat ou de gouvernement ont publié des communiqués ou des messages.

Déjà en 1938, la Ligue des Nations l’avaişt qualifié de “serviteur génial de la paix”.

Le Secrétaire Général des Nations Unies a déclaré, dans un discours prononcé le 30 Septembre 1981 au siège de l’ONU, que Kemal Atatürk était:

“un des plus grands hommes du siècle, un héros de la libération nationale et un architecte de la paix. “

II a ajouté que ce leader exceptionnel né il y a plus de cent ans, a exprimé des idées qui continuent à éclairer les problèmes et les besoins de notre époque.

Un des meilleurs moyens de connaître Kemal Atatürk, de comprendre l’influence qu’il a exercée non seulement en Turquie, mais en dehors de son pays, c’est de se référer à certains des témoignages innombrables émanant des hommes d’Etat, des diplomates, des intellectuels qui l’ont connu personnellement ou qui ont eu l’occasion d’observer ou d’étudier son oeuvre et sa pensée. En voici quelques uns:

L’éminent homme d’Etat français Edouard Herriot, qui fut en même temps un écrivain brillant, a eu l’occasion de visiter longuement la Turquie, de connaître Atatürk personnellement et d’étudier son action. Le Président Herriot, qui a consacré plusieurs chapitres de son livre “Orient” à la jeune République Turque et à son Président (et qui a également écrit une Préface fort intéressante à un livre sur le Kémalisme), porte les jugements suivants au sujet de Kemal Atatürk:

“Ceux qui ont approché Mustafa Kemal savent la puissance de son regard, l’exactitude de sa parole, l’énergie de sa personne, la richesse de son savoir et l’ascendant de son exemple. Il séduit, il persuade, il inspire confiance”. (Préface au livre de T. Alp, le Kémalisme, Paris 1937).

Edouard Herriot ajoute:

“Mustafa Kemal se dresse à l’Orient de l’Europe comme l’un des plus grands hommes d’Etat que l’Histoire nous ait révélés. “ (Orient, Paris,

1934, P- 98)-

“II me paraît réaliser la plus haute définition de l’homme d’Etat. “ (Ori­ent, p. 127).

Une phrase éloquente du général de Gaulle résume de la façon suivante l’oeuvre et la grandeur de Kemal Atatürk:

“…De toutes les gloires, Atatürk a atteint la plus grande, celle du Renouveau National”. (A. Aksan, Citations de M. Kemal Atatürk, Ankara, 1981, p. 1).

L’historien anglais Arnold J. Toynbee—qui à part son oeuvre monumentale sur l’histoire universelle, a écrit des livres sur la Turquie—résume l’oeuvre d’innovation et de progrès accomplie en Turquie sous la prési­dence de Kemal Atatürk, par ces phrases saisissantes:

“Kemal Atatürk mit en oeuvre un programme: le plus révolutionnaire peut-être qu ‘on ait jamais appliqué délibérément et systématiquement dans un pays, en un espace de temps aussi court… Imaginez un instant que, dans notre monde occidental, la Renaissance, la Réforme, la révolution scientifi­que et intellectuelle de la fin du XVII ème siècle, la Révolution française et la révolution industrielle aient été ramassées dans la durée d’une vie hu­maine… “(Le Monde et l’Occident, Bruges, 1957, p. 36 – 37). Le professeur et diplomate argentin Blanco Villata, qui a eu l’occa­sion de connaître Atatürk et a publié un livre important sur sa vie et son oeuvre, résume ainsi son opinion sur le grand leader de la nation turque:

“Atatürk est l’étendard des peuples opprimés; il fut le précurseur de la dé colonisation… Dans sa pensée étaient les principes qui sont les piliers de la Charte des Nations Unies qui allait être signée deux décennies plus tard: “le respect des droits humains et des libertés fondamentales de tous, sans aucune discrimination pour motifs de race, sexe, langue ou religion”. Tel est le sens profond de la pensée d’Atatürk, la portée universelle d’un des plus grands philosophes de notre temps”. (L’Universalité de la Pensée d’Atatürk, Communiqué présenté à la Conférence Internationale sur Atatürk, 9-13 Novembre, 1981, Université de Bogaziçi).

Le professeur américain Donald E. Webster, qui lui aussi a connu de près la Turquie, le considère comme “ le plus grand Turc des siècles récents… et probablement le leader le plus dynamique du monde contemporain”. M. Webster ajoute:

“…Durant les deux dernières décennies, d’année en année, son prestige et l’estime dont il était entouré augmentèrent non seulement dans son pays, mais dans le monde entier. A une époque où certains de ses contemporains renommés (et M. Webster faisait allusion à Hitler, à Mussolini, à Staline) inspiraient la peur, Atatürk inspira le respect, à l’intérieur et à l’extérieur de son pays. “ (The Turkey of Atatürk, Philadelphia, 1939).

Dans un article intitulé “le Kémalisme”, le professeur français de sciences politiques M. Maurice Duverger écrit ceci:

“Depuis 1954, le Kémalisme a pris valeur d’exemple. Il n’est plus seulement un moment de l’histoire turque: … il inspire, plus ou moins directement, la plupart des Etats du Tiers-Monde qui ne sont pas dans la mou­vance de Moscou ou de Pékin. Pour les peuples en voie de développement, il est la véritable alternative au marxisme” (Le Kémalisme, publié dans le supplément du journal le Monde, le 27 mai 1961).

Entre 1919 et 1922, Kemal Atatürk attira l’attention de tous les peuples luttant pour leur indépendance, en tant que leader victorieux de la première guerre de libération du XX ème siècle. II montra au monde en­tier qu’une nation décidée fermement à lutter pour son indépendance; qu’une nation courageuse et capable de dévouement, ne peut être vaincue, ne peut être asservie, même par les plus grandes puissances du mon­de.

Quelques exemples suffiront à montrer l’influence qu’a exercé Mustafa Kemal sur les luttes de libération et sur les mouvements de modernisa­tion.

Le Président de l’Indonésie indépendante, M. Sukarno, a affirmé à la tribune de la Grande Assemblée Nationale Turque—lors de sa visite à Ankara—comment dans sa jeunesse il fut influencé et, dans les jours les plus difficiles, inspiré par Kemal Atatürk.

Le leader de la libération tunisienne, le Président Habib Bourgiba— qui lui aussi a prononcé un discours analysant l’oeuvre de Kemal Atatürk, à la tribune de la Grande Assemblée Nationale Turque—a souligné que Kemal Atatürk avait montré au monde entier ce qu’une nation préférant la mort à la servitude peut accomplir. Il a ajouté que l’exemple de Kemal Atatürk ne sera jamais oublié, que son oeuvre éternelle continuera à être un exemple lumineux et une source d’inspiration pour les dirigeants des nations accédant à l’indépendance. (Cité par S. Ciller, Atatürk için Diyorlar ki (Ils Disent au Sujet d’Atatürk), Publications Varhk, 1978, p. 300-301).

Dans son livre au sujet des lettres et télégrammes adressés à Kemal Atatürk {Atatürk ile Tazismalar, Vol. I, 1920-23, Ankara, 1981), M. Bilâl N.Çimsir cite d’innombrables documents montrant l’ampleur de l’enthou­siasme créé dans les pays d’Asie et d’Afrique par la lutte héroique du peuple turc et la victoire obtenue par les armées de Mustafa Kemal.

A titre d’exemple, voici un télégramme envoyé d’Alger:

“Populations musulmanes Algérie… élevant leurs mains vers Tout Puissant prient fond coeur, adressent leurs vives et respectueuses félicitations à son

Excellence Mustafa Kemal Pacha Al Muzaffer Al Gazi”“. (B. N. Simsir, op. cit., p. 257).

Et voici un autre message venant du Parti Destouriste de Sousse (Tunisie):

“A son Excellence Ahmet Ferit Bey, Représentant du Gouvernement d’Angora. Paris,—Sousse, le 15 septembre 1922. Parti Destouriste Sousse vous exprime sa profonde joie au sujet victoire Armées Kémalistes Stop Vous prie transmettre ses respectueux et profonds voeux illustre maréchal”. (B. N. Simsir, op. cit., p. 274).

Une biographie d’Atatürk publiée au Caire (Egypte) par M.M. Moushraffa, souligne que:

“… La valeur de Kemal Atatürk pour l’humanité dépasse les frontières de son pays… Sa valeur pour V Orient est concrète et positive, car il nous a démontré que nos peurs d’être culturellement submergés par l’Occident sont sans fondement. Il a montré aux nations de l’Orient comment elles pourraient ajuster leurs valeurs sans perdre leurs identités nationales” (Atatiïrk, Cairo, p. 187- 188).

M. Thierno M. Diallo, de l’Université de Dakar (Sénégal), souligne que les puissances colonisatrices n’ont pas fait de publicité autour de la Guerre d’Indépendance Turque ou au sujet des réformes accomplies en Turquie, parce qu’elles possédaient des Empires “qu’elles souhaitaient tenir à l’écart de toute agitation, par crainte de contagion… La Révolution kémaliste n’a pas eu beaucoup d’échos en Afrique au Sud du Sahara, parce que tenue dans un ghetto de silence sous le voile colonial. Mais en revanche, elle a eu un important re­tentissement en Afrique du Nord (Maghreb) et au Proche Orient (Mashreq)… Mais c’est en Asie orientale et extrême -orientale musulmane ou non… que cette révoluti­on a eu des échos retentissants et favorables. “ Selon le professeur sénégalais, il a fallu attendre le lendemain de la Seconde Guerre Mondiale pour que les autres pays de l’Afrique “prennent enfin connaissance de l’existence véritable d’une Turquie nouvelle, républicaine et laïque”. Après avoir signalé que l’exem­ple de Kemal Atatürk a attiré et inspiré de nombreux administrateurs et chefs d’Etat qui ont essayé d’imiter, tant bien que mal, son action, M. Thierno M. Diallo ajoute ceci:

“L’éducation des masses, l’alphabet latin pour transcrire les langues nationales (en Afrique noire et en Indonésie) à la place de l’alphabet arabe (inapte à transcrire des langues non sémitiques), sont sans doute une despreuves de l’influence de l’oeuvre d’Atatürk.” (La Politique Extérieure de Atatürk et son Impact sur les Pays en Voie de Développement, Proceedings, international Conférence on Atatürk, November 9-13,1981, Vol. I, Comm. 24).

Un autre professeur africain, M. Ali A. Mazrui termine une étude comparative fort intéressante sur l’effort de modernisation de l’Afrique, par la phrase suivante:

“L’Afrique trouvera sa propre voie au vingt et unième siècle, en continuant d’apprendre du miracle de la Restauration Meiji et de la créativité d’un génie turc qui s’appelle Mustafa Kemal Atatürk”“, (“Africa Between the Meiji Restauration and the Legacy of Atatürk: Comparative Dilemmas of Modernization”, étude présentée au Symposium International sur Atatürk, le 17-22 Mai 1981, à Istanbul, p. 25).

Il est intéressant de constater que Kemal Atatürk était conscient des répercussions de la lutte anti-impérialiste menée par la Turquie. Déjà pendant la Guerre d’Indépendance, il avait dit:

“Si la lutte menée aujourd’hui par la Turquie était uniquement pour son propre compte, cette lutte aurait été peut-être moins longue et moins san­glante. La Turquie déploie un effort énorme et capital. Car la cause que la Turquie défend est celle de toutes les nations opprimées… “. (Discours prononcé au cours d’une réception en l’honneur de l’Ambassa­deur iranien îsmail Han, le 7 juillet 1922).

Qelques années plus tard, il dira:

“Comme je vois aujourd’hui poindre le jour, je vois de loin l’éveil de toutes les nations de l’Orient… Il y a encore beaucoup de nations soeurs qui vont accéder à l’indépendance et à la liberté. Leur renaissance sera, sans aucun doute, dirigée vers le progrès et la prospérité. Malgré tous Us obstacles, malgré toutes les difficultés, ces nations seront victorieuses et acquerront la liberté qui les attend… Le colonialisme et l’impérialisme disparaîtront de ce monde et alors régnera une ère nouvelle d’harmonie et de coopération qui ne connaîtra aucune discrimination de couleur, de religion et de race entre nations”. (S’adressant à l’ambassadeur d’Egypte; voir Utkan Kocatûrk, Atatürk’un Fikir ve Dûşünceleri -La Pensée et les Idées de K. Atatürk, Ankara 1984, page 326).

Il n’y a aucun doute que la pensée et l’oeuvre de Kemal Atatürk ont eu une grande influence sur les mouvements de libération et de modernisation, en Asie et en Afrique. L’analyse détaillée de cette influence dépasse le cadre de cette étude sommaire. Des recherches approfondies peuvent être faites sur chaque pays particulier. On se contentera, à titre d’exemple, de citer dans le chapitre suivant quelques témoignages concernant l’influence de Kemal Atatürk sur un grand pays de l’Asie, l’Inde d’entre les deux guerres mondiales, pour montrer l’ampleur de cette influence. *

* Une des meilleures études sur l’influence internationale de Kemal Atatürk est le liv­re du professeur d’histoire de l’Université de Delhi, Mohammad Sadiq, The Turkish Révolu­tion ant The Indian Freedom Movement, Macmillan îndia Ltd., New Delhi, 1983; l’étude du professeur S.A. Haqqi, “The Atatürk Révolution and îndia”, présenté au Symposium Internati­onal sur Atatürk (17-22 Mai 1981, Istanbul) et l’étude du professeur Jerzy J. VViatr, présen­tée au même Symposium: “Kemalïsm and the Progressive Régimes in Developing Countnes”, mé­ritent l’attention. Voir également les communiqués de Dietrich Schlegel “Atatürk and the Third World”; de Naeem Qureshi (Université de Tokyo) “The Rise of Atatürk and ils Impact on Contemporary Muslim India: The Early Phase”; de Abdelwahap Bouhdiba (Professeur à l’Université de Tunis) “Kémalistne et Tiers-Mondisme”; de Thierno M. Diallo (Université de Dakar, Sénégal) “La Politique Extérieure de Atatürk et son Impact sur les Pays en Voie de Dévelop­pement”; de Zhu Kerou (professeur chinois) “On Atatürk’s Reforms”; de Jorge G. Blanco Vil-lalta (professeur et ancien diplomate argentin) “L’Universalité de la Pensée d’Atatürk”; de Fikret Alasya (historien Chypriote Turc) “Atatürk înkilâpları ve Kibns Tùrklen” présentés à la Conférence internationale sur Atatürk et publiés dans “Proceedings, international Conférence on Atatürk, November 9-13,1981” (Université de Bogaziçi, Istanbul, 1981).

Au sujet de l’influence de Kemal Atatürk sur l’Iran, voir la thèse de doctorat de Manouc-hehr Assadi (Faculté de Lettres de l’Université d’Ankara, 1972); au sujet de son influence sur Ylnde, une thèse de doctorat présentée à la même Faculté par M. Ali Khan (1970); voir égale­ment la thèse intitulée “Les Réformes d’Alatürk et Mahatma Gandhi (7979-792SJ”‘‘par Ram Kisho-re Sinha (même Faculté, 1971). Dans le livre de S. Ciller cité plus haut, on trouvera d’in­nombrables déclarations émanant de leaders et d’intellectuels chinois, iraniens, irakiens, syriens, indonésiens africains etc. au sujet de l’influence exercée par Kemal Atatürk.

Quelques articles en turc: Mediha Ambarcioglu, “Gazi Mustafa Kemal Atatürk ve Iran’da Yapılan Reformlar” (“Gazi Mustafa Kemal Atatürk et les Réformes Faites en Iran), Dogu Dilleri, vol. III, numéro 4, Ankara 1983; Nadire Safdari Karahan,” Atatürk ve Amanullah Han Devrinde Tùrk-Afgan Mùnasebetleri” (Atatürk et les Relations Turco-Afganes durant le Règne d’Amanullah Han), Dogu Dilleri, vol. III, numéro 4, Ankara 1983; H. Nayyar Wasty, “Atatürk ve Atatürk’ùn Dogu Politikasimn Ozellikle Hindistan-Pakistan Kit’asi Tonùnden Etkileri” (Atatürk et l’influence sur le Continent indo-Pakistanais de sa Politique d’Orient), Atatürk Onderliginde Kùltùr Devnmi, Ankara 1972; îzzet Oztoprak, “Atatürk, Çagdaslasma ve Dis Dùnyadaki Etkileri” (Atatürk, Modernisation et son influence sur le Monde Extérieur), Atatürk Araştırma Merkezi Dergisi, 1984, Vol. I, numéro I, p. 288-299; Turhan Feyzioglu, “Millî Kurtulus Ônderi Atatürk ve Milletlerarasx Etkisi” (Atatürk, Leader de la Libération Nationale et son Influence Interna­tionale), Atatürk Arastirma Merkezi Dergisi, 1986, vol. III, numéro 7, p. 13-48.

Au sujet des réactions de l’opinion publique et des gouvernements occidentaux pendant la Guerre d’Indépendance Turque, voir l’excellent livre du professeur Yahya Akyùz, Tùrk Kurtulus Savasi ve Fransiz Kamuoyu (La Guerre de Libération Turque et l’Opinion Publique Française), Ankara 1975 et les documents officiels publiés par Bilâl N. Şimşir, dans son livre ïngiliz Belgelermde Atatürk (Atatürk Selon les Documents Britanniques), Volumes I, II, III, IV, Ankara 1973-1984.

II – UN EXEMPLE TYPIQUE: INFLUENCE DE KEMAL ATATÜRK SUR LA PÉNINSULE INDIENNE (INDE, PAKISTAN, BANGLADESH)

Certes, la Lutte Nationale Turque n’était pas anti-coloniale au même sens que le “Mouvement de Liberté Indienne” des années qui ont suivi la Première Guerre Mondiale; mais elle était néanmoins une lutte d’indé pendance nationale contre l’impérialisme. Bien que la Turquie n’a jamais perdu son indépendance et n’a jamais été colonisée, elle se trouvait exposée, en 1918-1919, au danger d’une occupation coloniale. Elle avait été exploitée depuis longtemps par les pays occidentaux. La Lutte Nationale organisée par Mustafa Kemal à partir de 1919 est une véritable Guerre d’Indépendance qui a suscité une vive émotion dans le sous – continent indien. Elle a été suivie avec un profond intérêt et une grande sympathie.

Tous les leaders musulmans ou hindous de la péninsule indienne ont soutenu avec foi et enthousiasme la lutte nationale turque.

Voici le point de vue d’un éminent professeur indien au sujet de l’influence de Kemal Atatürk sur l’Inde et l’Asie en général:

“Mustafa Kemal, le Gazi de la Guerre d’Indépendance Turque et l’architecte de la Révolution Turque, est un de ces grands hommes qui ont chan­gé le deUin de leurs peuples et ont eu une influence durable sur le processus de libération des peuples soumis au joug colonial. Le grand homme d’Etat turc, le messie des Turcs, ne s’est pas contenté de rallumer la flamme de l’espoir parmi son peuple fatigué et épuisé par la guerre; mais son message se propagea de tous côtés au delà des frontières de la Turquie et inspira tous ceux qui gémissaient sous une captivité coloniale. Il était le précurseur d’un nouveau réveil, le héraut de la liberté en Asie: sous sa direction, le mouvement de libération de la Turquie sonna le glas du colonialisme en Asie”. *

Un autre professeur indien, M.S.A. Haqqui, dans une étude intitulée “The Atatürk Révolution and India” et publiée à l’occasion du centenaire de Kemal Atatürk (international Symposium on Atatürk, 17-22 May 1981), cite d’innombrables documents qui reflètent les témoignages des futurs fondateurs et dirigeants de l’Inde et du Pakistan.

Pandit Nehru, dans son livre “The Discovery of India” publié avant l’indépendance de l’Inde, rappelle que le combat livré et la victoire obtenue par Mustafa Kemal dans des conditions incroyablement difficiles fu­rent une source d’enthousiasme, en Inde. Nehru souligne que “Mustafa Kemal était populaire non seulement parmi les musulmans, mais également parmi les Hindus”. (Calcutta, 1945, p. 418).

“La liberté et l’indépendance étaient les buts primordiaux de tous les leaders du sous-continent” et, “l’émouvant appel de Kemal Pacha à ses concitoyens” consti­tuait la meilleure source d’inspiration pour les autres pays. (Discours de Nehru à Bombay, le 31 Mai 1938; voir S. Gopal, Selected Works of Java-harlal Nehru, Vol. 8, page 640).

Le Congrès National Indien jugea que la victoire de Mustafa Kemal avait facilité la libération de l’Asie. Le Président C.R. Dass déclara, à la 37 ème Session du Congrès National Indien (26-31 Décembre 1922):

“Nous sommes à la veille de grands changements… La victoire de Kemal Pacha a brisé les chaînes de l’Asie et celle-ci est aujourd’hui debout et plei­ne de vie”. (A.M. £aidi et S.G. £aidi, éditeurs, The Encyclopedia of the îndian National Congress, New Delhi, 1980, Vol. 8, page 118, cité par M. Sadiq, op. cit., page 114).

Selon Abul Kalam Azad, le Traité de Lausanne, qui couronna la victoire des armées kémalistes, signifiait pour les leaders de l’Inde colonisée la naissance d’une nouvelle grandeur nationale (celle de la Turquie) et la confirmation de toutes les victoires essentielles pour la vie et l’hon­neur de la nation. Ce Traité symbolisait une victoire politique plutôt qu’une victoire militaire. Par-dessus tout, elle signifiait un triomphe intel­lectuel et moral sans lequel les victoires militaires et politiques ne signifi­ent rien. La victoire de la Turquie ne reflétait pas seulement la victoire des objectifs de l’Inde mais aussi la victoire de l’Orient entier. Et l’Inde félicita Mustafa Kemal, “la plus grande personnalité de notre âge”. (Discours d’Abul Kalam Azad, Session Spéciale du Congrès National Indien, 15 Décembre 1923).

Selon le professeur Mohammad Sadiq, la victoire finale de la Turquie en août 1922 contre l’envahisseur grec soutenu par les Britanniques et autres Alliés, constituait la victoire d’une idée vivante contre une chimère morte: les Turcs essayaient d’ouvrir une nouvelle ère, de créer un Etat-nation moderne tout-à-fait indépendant, mais sans ambition impérialiste; tandis que les Grecs étaient à la recherche d’un Empire byzantin mort depuis très longtemps, d’un pan-hellénisme ne correspondant plus à la réalité du si­ècle (op. cit,, page 101).

Les yeux se tournèrent vers la Turquie parce que “ce pays était le pre­mier pays situé sur le continent asiatique qui avait arraché une indépendance réelle à l’impérialisme occidental”. (M. Sadiq, op. cit,, page 125).

Kemal Atatürk a été une source d’inspiration, non seulement pour les luttes de libération des nations colonisées, mais également pour les réformes radicales qui étaient indispensables afin de briser le cercle vicieux des institutions périmées.

Au sujet des ces réformes, l’homme d’Etat indien Javaharlal Nehru disait dans un discours prononcé le 18 avril 1928:

“…Nous oublions parfois que nos civilisations anciennes, qui étaient certainement de grandes civilisations, répondaient aux besoins d’époques dif férentes et s’étaient développées dans des conditions différentes. Plusieurs de nos traditions, de nos habitudes et coutumes, nos lois sociales, notre système de castes, la position des femmes dans notre société et certains dogmes que la religion nous a imposés étaient convenables dans ces jours éloignés, mais sont tout à fait incompatibles avec les conditions modernes… Les idées des hommes peuvent rester en retard, mais il n’est point possible d’arrêter le cours du temps et l’évolution de la vie… Quand dans un pays les idées coïncident avec les réalités, ce pays heureux progresse en faisant un grand bond en avant. Nous avons devant nous l’exemple de la Turquie, vaincue, arrié­rée, désorganisée et enchaînée par des dogmes, mais qui a su se transformer soudainement, presque en une nuit, devenant ainsi un grand pays qui avance rapidement sous la conduite inspiratrice de Mustafa Kemal Pacha.” (18 avril 1928, cité par S. Gopal, éd., op. cit., vol. 3, page 221.)

La Révolution kémaliste a certainement encouragé les efforts de modernisation des pays du Tiers-Monde et leurs luttes contre les forces réactionnaires. C’est ce que souligne J.M. Sen Gupta, dans son discours inaugural, à la quarante-troisième session du Congrès National Indien (29 Dé­cembre 1928-1 Janvier 1929):

“Les nations qui gémissaient jusqu’à hier des restrictions suffocantes… ont fait un effort suprême pour corriger leurs défauts quand ils ont découvert que ceux-ci empêchaient leurs progrès dans la voie de la liberté.

…Kemal Pacha ouvra les portes du harem et sépara l’institution religieuse de l’Etat quand il a vu que ces institutions constituaient un handi­cap dans la lutte nationale contre la. domination étrangère… Même le Cali­fat a été aboli quand il constitua un obstacle pour l’indépendance… Pour la Turquie, la liberté constituait une question de vie ou de mort… Il ne s’agissait pas simplement d’une question de gains ou de pertes écononomi-ques; il s’agissait d’une renaissance et d’une vie nouvelle. Pour atteindre ce but, aucun sacrifice n’était de trop, y compris les traditions ou formalités théologiques… Les pays qui, comme la Turquie, ont choisi cette voie du re­nouveau attachaient leurs espoirs à leur avenir plutôt qu’à leur passé…”, f^aidi and ^aidi, Encyclopedia of îndian National Congress, Vol. 9, p. 439-67; cité par M. Sadiq, op. cit.)

Il n’y a aucun doute que la Révolution turque inspira non seulement les différentes sections de l’intelligentsia indienne, mais excita également les masses, en dépit de la grande diversité de leur vues sociales, politiques, culturelles et religieuses. Les intellectuels indiens qui étaient sous l’influence des réformes de Mustafa Kemal pensaient qu’une nation ne pou­vait se contenter de prêter l’oreille à sa gloire passée, mais devait surtout se concentrer à la construction d’un grand futur. Même après la dépositi­on du Calife Vahdeddin à cause de sa coopération avec les forces d’oc­cupation, les musulmans du sous-continent indien continuèrent à soutenir la Grande Assemblée Nationale Turque et son Président. La fameuse “All-India Khilafat Conférence” adopta une résolution conférant à Musta­fa Kemal le titre de “l’Epée de l’Islam” et proclamant que ses victoires avaient sauvé non seulement l’honneur de l’Islam mais également l’hon­neur du continent asiatique tout entier. (M. Sadiq, op. cit., p. 11, 112-127).

Certes, l’abolition du Califat a créé un certain malaise et quelques réactions vives parmi les Musulmans du sous-continent indien. Mais au bout de quelques années, les jeunes générations musulmanes ainsi que les réformateurs hindous ont mieux compris le but et la valeur des réformes kémalistes. Surtout les intellectuels et les hommes d’Etat qui avaient saisila nécessité absolue de briser les chaînes dogmatiques et de délivrer leurs peuples du carcan des institutions périmées ne répondant plus aux exi­gences du siècle, n’ont pas hésité à applaudir avec ferveur les réformes ké-malistes visant à la sécularisation de l’Etat, du Droit et de l’Education Nationale.

Le poète-philosophe Mohammed îqbal a jugé que l’abolition du Califat par la Grande Assemblée Nationale Turque n’était nullement un désastre, mais un exemple dynamique d’une interprétation créative des lois islamiques, exemple que les Turcs donnaient au reste du monde. Le moderniste musulman ïqbal considérait qu’une république fondée sur des principes démocratiques répondait parfaitement à l’esprit de l’Islam. Il pensait que les Turcs devraient être applaudis pour “avoir tiré leur inspirati­on des réalités de l’expérience vécue au lieu des raisonnements scolastiques des ju­ristes qui avaient vécu et réfléchi dans des conditions entièrement différentes”.

Selon le poète-philosophe îqbal:

“la vérité est que, parmi les nations musulmanes d’aujourd’hui, seule la Turquie a réussi à se réveiller de son sommeil dogmatiqne et à arriver à la connaissance de soi-même. Seule la Turquie a su revendiquer son droit à la liberté intellectuelle; seule la Turquie a su passer de l’idéal au réel-une transition qui impose une force vive, sur les plans intellectuel et moral… Tandis que la plupart des pays musulmans ne font que répéter mécaniquement les valeurs anciennes, le Turc est en train de créer de nouvelles va­leurs. Le Turc a passé à travers de grandes expériences qui lui ont révélé sa propre et profonde identité… “. (Mohammad Iqbal, The Reconstructi­on of Religious Thought in Islam, Delhi 1974, p. 153-160; cité éga­lement par M. Sadiq, op. cit.,/?. 123-124).

Mohammed Ali Cinnah, —à cette époque président de la Ligue Musulmane et plus tard le président-fondateur du Pakistan— a déclaré le 11 novembre 1938, le lendemain de la mort de Kemal Atatürk, que le leader de la libération turque était “un exemple pour le reste du monde”. Selon Mohammed Ali Cinnah, avec le décès de Kemal Atatürk, “non seulement les musulmans, mais le monde entier a perdu un des plus grands hommes qui aient ja­mais vécu…” (The Hindu, Madras, 11 novembre 1938, cité par S.A. Haq-qui, op. cit., p. 23)

Le Professeur indien S.A.H. Haqqi décrit de la façon suivante l’atmosphère de deuil et de grande douleur qui enveloppât tout le pays quand l’Inde apprit la triste nouvelle de la mort de Kemal Atatürk:

“Toute l’Inde fut frappée de stupeur en apprenant la triste nouvelle du dé­cès de Kemal Atatürk, le 10 novembre 1938. Si les gens lettrées ressenti­rent profondément la perte du grand combattant de la liberté et d’un grand homme d’Etat qui avait été une source d’inspiration pour beaucoup de na­tionalistes dans leur lutte difficile contre la domination coloniale; les mas­ses, aussi, furent profondément choquées et attristées par la disparition d’un héros qui avait su lutter contre les grandes puissances et avait triomphé. Une vague de tristesse, une atmosphère de deuil enveloppât tout le pays; dans l’Inde entière beaucoup de boutiques et lieux de travail fermèrent leurs portes en signe de deuil. Dans tout le pays il y eut des arrêts spontanés de travail… Partout s’élevèrent des prières funèbres”, (op. cit., p. 22).

Un des témoignages les plus émouvants vint de Chandra Bose, à cette époque Président du Congrès National Indien (Indian National Congress):

“…Grand en tant que général, grand en tant que diplomate et en tant que réformateur social, grand en tant qu’homme d’Etat, grand en tant que combattant et en tant que constructeur, Kemal Atatürk est sans doute un des plus grands hommes du siècle. C’est lui qui a eu l’honneur de sauver son pays de la mâchoire des puissances étrangères et de créer une Turquie rajeunie des cendres de l’ancien Empire Ottoman… C’est notre devoir sacré de rendre nos hommages respectueux à ce grand serviteur de la liberté et de l’humanité”. (The Times of India, Bombay, 11 novembre 1938).

Un autre indien éminent, Sir Ramaswami Aiyar, rappelant que “Mustafa Kemal Atatürk avait du commencer son combat à partir de rien”, dit:

“Mustafa Kemal a remodelé son pays sur les plans politique, social et religieux, en préservant l’ancienne et inconquérable identité turque, mais en l’adaptant aux nécessités des conditions modernes… Si l’on considère les handicaps de Kemal Atatürk en même temps que la somme de ses succès, très peu de gens peuvent nier qu’il est le plus grand homme dans l’Europe d’après guerre”. (The Times of India, Bombay, 11 novembre 1938).

M. Bhulabai Desai a souligné que Mustafa Kemal —qu’on a parfois qualifié de dictateur— “était un vrai défenseur de la liberté” et qu’en vérité il avait lutté pour libérer son peuple de l’esclavage des tyrants et du fanatisme religieux, afin de lui assurer la liberté d’esprit et de conscience. (S. A. Haqqui, op. cit., p. 23)

M. Bilâl N. SJmsir, dans son article “Le Lycée Atatürk au Bengale Oriental” (Belleten, Volume XLIII, muméro 170, “Dogu Bengal’de Atatürk Lisesi), nous fournit des documents touchants concernant les réunions publiques, les processions, les prières organisées dans des centaines de localités du Bengale (aujourd’hui Bangladesh). Dans d’innombrables résolutions, mes­sages et déclarations émanant de conseils municipaux, d’associations di­verses, de dirigeants locaux de la Ligue Islamique, des organisations fémi­nines, des élèves et des étudiants de différentes écoles, la population du Bengale exprima son respect et son attachement à Kemal Atatürk, consi­déré comme “grand patriote et réformateur, sauveur de son peuple, source d’espoir et de fierté de l’Islam, défenseur de l’Asie, le plus grand homme de son époque, etc.. “.

Dans le district de Daganbhuiya (province de Noakhali), la population décida de donner le nom d’Atatürk à un nouveau lycée. Le Directeur de l’école Mizanur Rahman envoya un message au Consulat de Turquie le 7 janvier 1939, le lendemain de l’inauguration de l’école, dans lequel il déclarait:

“Nous avons décidé d’appeler notre école “Lycée Atatürk” (Atatürk High School) pour montrer notre reconnaissance à Kemal Atatürk, gui a rendu des services inestimables non seulement à la Turquie, mais au monde islamique entier”. (Bilâl JV. Şimsir, op. cit., p. 421).

Ce Lycée d’Atatürk existe toujours à Bangladesh.

Voici un dernier témoignage qui prouve que l’influence de Kemal Atatürk n’était pas limitée aux classes politiques: La Conférence des Femmes de Toute l’Inde (The All-India Women’s Conférence) a publié le 13 novembre 1938 un communiqué dans lequel elle proclame:

“Mustafa Kemal a été l’un des plus grands champions des droits des femmes que le monde ait jamais vu. Mustafa Kemal Atatürk a été non seule­ment un émancipateur des femmes, mais en même temps une des plus grandes figures de toute l’histoire”. (The Hindu, Madras, 13 novembre 1938).

Pour montrer que la reconnaissance des femmes envers Kemal Atatürk ne se limitait pas à l’Asie, mais s’étendait à l’Afrique, citons la présidente de l’Union des Femmes Tunisiennes, Radhia Haddad, qui déclare, 22 ans après le décès du grand leader:

“Atatürk vivra éternellement, non seulement dans les coeurs des femmes turques, mais également dans les coeurs de toutes les femmes luttant pour la liberté et le développement”. (Cahier du Mausolée d’Atatürk, le 28 août i960).

Ces exemples suffisent à montrer que l’influence de Kemal Atatürk a largement débordé les frontières de son pays.

III – ATATÜRK, HÉRO DE LA LIBÉRATION NATIONALE

Après avoir examiné sommairement les échos internationaux de son oeuvre, voyons de plus près l’action de Kemal Atatürk d’abord comme libérateur de sa nation; ensuite comme homme d’Etat dédié à la paix, à la modernisation et au développement.

Mustafa Kemal, jeune officier et patriote clairvoyant, avait compris, avant le conflit mondial, que l’Empire ottoman ne pouvait plus durer; qu’il fallait créer un Etat de dimensions retrécies, mais fondé solidement sur la nation turque. Il pensait que l’ère des empires était révolue. Il croyait à l’idée d’Etat — Nation, dans une patrie bien définie et indivisible.

L’Empire ottoman, qui à l’apogée de son pouvoir, s’étendait sur trois continents, de Budapeste à Aden, de l’Adriatique à l’Océan indien, de la Russie méridionale et du Caucase à l’Afrique du Nord, jusqu’à l’Algérie; cet empire, qui par son étendue et sa longévité rivalisait avec les plus grands empires de l’histoire, avait connu un long déclin.

Il avait été affaibli d’une part par la découverte des nouvelles routes océaniques et l’émergence de nouveaux empires très puissants, d’autre part par sa structure théocratique et fortement conservatrice qui l’empêcha de suivre et d’assimiler assez rapidement les méthodes, les sciences et les techniques modernes. Cet empire avait été affaibli également, par la propagation des idées nationalistes, d’abord parmi les populations chréti­ennes et ensuite musulmanes de l’Empire; et finalement à cause des guer­res incessantes qu’il avait du livrer principalement contre les Tsars russes et l’Empire des Habsbourgs.

Kemal Atatürk voyait clairement que cet empire dont le déclin avait déjà commencé à la fin du XVII ème siècle, était, au début du XX ème, un colosse aux pieds d’argile.

En 1911, il participa comme volontaire à la défense de Derna et de Tobruk (Lybie) contre l’occupation italienne. En 1912 et 1914 il vécut les désastres des guerres balkaniques. En 1914, de son poste d’attaché militai­re à Sofia, il envoya des notes au Gouvernement ottoman, insistant pour que l’on ne fit point participer à la Guerre Mondiale le pays mal préparé et affaibli par les guerres précédentes. Même à une date où les armées allemandes semblaient avancer rapidement, il continua à affirmer que la victoire des Puissances Centrales était loin d’être assurée. On a pensé à Istanbul, que c’était des avertissements émanant d’un mécontent et d’un esprit particulièrement pessimiste. L’empire ottoman se laissa entraîner dans la Guerre Mondiale.

Pendant cette guerre, Mustafa Kemal se fît d’abord remarquer par son courage, sa volonté inébranlable, son sang-froid et sa maîtrise de l’art militaire, lors de la défense héroïque des Dardanelles. Les vaisseaux de l’Entente débarquèrent des troupes, le 25 avril 1915, dans la région de Anburnu. Apprenant le débarquement, Mustafa Kemal prit l’initiative, sans attendre des ordres, d’avancer face à l’ennemi qui se dirigeait vers Conkbayin dans le but de paralyser la défense du Détroit. Il réussit à repousser vers la mer les forces ennemies numériquement supérieures. Les ordres qu’il a donnés ce jour- là à ses subalternes montrent sa volonté inébranlable et son courage:

“Je ne vous ordonne pas d’attaquer, je vous ordonne de mourir; pendant l’intervalle qui s’écoulera jusqu’ à notre mort, d’autres forces pourront pren­dre notre place”.

Plus tard, au début du mois d’août, les pays de l’Entente débarquèrent à Anafartalar, avancèrent rapidement et créèrent une situation dange­reuse. Le but de l’ennemi était de couper la liaison de l’armée turque avec Istanbul, la capitale de l’Empire ottoman, et de dominer l’entrée de la mer de Marmara. Par sa défense héroïque et sa contreattaque victo­rieuse, Mustafa Kemal sauva une seconde fois la capitale de l’Empire, ce qui lui valut le titre de “héros des Dardanelles”. L’ héroïsme et les grands services de Mustafa Kemal furent connus en peu de temps dans le pays et dans les rangs de l’Armée. La grande renommée qu’il obtint aux Dar­danelles lui sera extrêmement utile quand il commencera, plus tard, à or­ganiser le peuple pour la Guerre d’Indépendance.

En 1916, Mustafa Kemal est transféré au front de l’Est et il lutte contre l’invasion russe; il récupère les provinces de Bitlis et de Muş.

Vers la fin de la guerre nous le voyons en poste en Syrie et en Palestine, face cette fois-ci à l’armée anglaise. En 1918, lors de la défaite des Puissances Centrales et de la signature de l’armistice, il se signale par son sang froid. Il essait de sauver autant de soldats et de munitions qu’il peut pour la défense de la mère-patrie turque. Parce que, pour lui et pour la nation turque, la lutte n’est pas terminée. La vraie lutte, la lutte de libération dont le but est de sauver la patrie turque, son intégrité territoriale et son indépendance complète, ne fait que commencer.

Il dira plus tard:

“II faut, dans le succès, vaincre l’orgueil et résister au désespoir dans les revers. “

Dans les télégrammes qu’il envoie en 1918 au grand vizir îzzet Pacha, en sa qualité de Commandant du Groupe d’Armées du front du Sud, au sujet de l’application des clauses de l’Armistice, il lui fait connaît­re ses objections; il attire l’attention du gouvernement d’Istanbul aux consé­quences désastreuses qui pourraient naître d’une attitude passive devant les exigences toujours croissantes des pays vainqueurs. Dans une réponse aux ordres du grand vizir concernant la reddition d’îskenderun aux An­glais, Mustafa Kemal dit:

“La forme sous laquelle a été rédigée l’Armistice n’est pas de caractère propre à sauvegarder l’existence et la sécurité de l’Etat… il est indispensable de préciser, le plus tôt possible, le sens et la portée des clauses qui peu­vent être facilement exploitées et tournées contre nous par les ennemis. Si l’on plie, comme on l’a fait jusqu ‘ici, à toutes les exigences de nos adver­saires il serait fort possible qu’ils… accroissent leurs exigences et demandent même à commander eux-mêmes nos armées ou bien à nommer ou changer nos ministres… Je sais combien nous sommes faibles en ce moment; néan­moins, je suis fermement convaincu qu ‘il faut fixer et limiter le degré de concession que nous sommes obligés défaire. “

En peu de temps, Istanbul, la capitale de l’Empire, les principales villes, les jonctions de chemins de fer sont occupées. Mustafa Kemal arrive à Haydarpaça, la gare d’Istanbul, le 13 novembre 1918. Ce jourmême, selon les termes de l’Armistice de Mondros, les flottes de l’Entente pas­sent le détroit de Çanakkale (les Dardanelles) et arrivent à Istanbul. A son officier d’ordonnance qui, devant ce spectacle douloureux, a les lar­mes aux yeux, Mustafa Kemal, le futur libérateur de la nation, dit:

“Ilspartiront comme ils sont venus”.

Dans certains quartiers habités par des minorités, des drapeaux étrangers, ceux des pays de l’Entente sont arborés. Mustafa Kemal commence ses contacts en vue de trouver les moyens de sauver la nation et la patrie turques.

Le 15 mai 1919, une armée grecque, bien equippée et supportée par les grands pouvoirs de l’Epoque, débarque à îzmir et l’invasion de l’Anatolie commence.

Mustafa Kemal est déjà en route pour l’Anatolie. Il débarque à Samsun le 19 mai 1919.

Il commence par déclarer que la nation n’acceptera jamais une paix injuste et le dépècement de la patrie turque; que seule la volonté nationale peut déterminer le sort de la nation turque.

Dans le Discours qu’il prononcera en 1927 pour analyser les circonstances dans lesquelles la Guerre d’ Indépendance s’est déroulée etles grandes réformes qui ont suivi la victoire, Mustafa Kemal évoque de la fa­çon suivante la situation du pays le jour où il débarqua à Samsun pour organiser la lutte de libération nationale:

“Le groupe dont faisait partie l’Empire ottoman était vaincu. L’armée ottomane avait été harcelée de toutes parts et un armistice désastreux venait d’être signé. Alors que la nation est fatiguée et appauvrie par de longues années de lutte, ceux qui l’ont entraînée dans cette guerre mondiale, ne pensant qu’à leur salut, ont fui le pays. Vahdettin, qui cumule les fonctions de sultan et de calife, cherche de nouvelles mesures au moyen desquelles il imagine pouvoir sauver sa personne et son trône. Le cabinet présidé par Damât Ferit pacha est impuissant, pusillanime, sans dignité et lié à la seu­le volonté du sultan et consentant à toutes situations infamantes. L’armée est dépouillée de ses armes et ses munitions. Les Etats de l’Entente n’éprou­vent plus le besoin de respecter les clauses de l’Armistice. Invoquant chacun un prétexte, les flottes et les soldats de l’Entente sont à Istanbul, les Fran­çais occupent la province d’Adana, les Anglais celle d’Urfa, de Maras et d’Ayintap, les forces armées italiennes se trouvent à Antalya et à Konya, celles des Anglais à Merzifon et à Samsun. De toutes parts, officiers et fonctionnaires étrangers ainsi que leurs partisans passent à l’action. Enfin, le 15 mai 1919, quatre jours avant mon arrivée à Samsun, l’armée grec­que débarque à Izmir avec le soutien des Etats de l’Entente. De plus, dans chaque coin du pays, les minorités chrétiennes s’efforcent de réaliser leurs ambitions secrètes ou avouées et de détrurie le plus tôt possible l’Etat. “

N’ayant à sa dispossition, au début, que des fils télégraphiques, Mustafa Kemal encourage les organisations de résistance qui naissent sponta­nément à l’Ouest, à l’Est, au Sud du pays. Avec un vrai génie d’organisation, il renforce et unifie les foyers de résistance. Les Alliés victorieux se préparent à dicter au Gouvernement d’Istanbul le Traité de Sèvres, un traité qui signifie la fin de l’Etat turc comme Etat indépendant. Mustafa Kemal continue d’envoyer aux autorités civiles et militaires, des circulai­res affirmant que la souveraineté appartient uniquement à la nation; que la nation est maître de sa destinée, qu’elle n’acceptera jamais un traité in­juste; que la mère-patrie est une et indivisible; et que le peuple est décidé à continuer la lutte jusqu’ à la complète indépendance, seule solution ac­ceptable.

Le gouvernement collaborationiste d’Istanbul lui ordonne d’arrêter toute activité et de rentrer immédiatement à la Capitale. Il refuse. Il répond en démissionnant de l’Armée, en renonçant à tous ses grades et à tous ses titres. Dans un nouveau circulaire adressé aux autorités civiles et militaires de l’Anatolie, il déclare qu’il poursuivra sa lutte en qualité de simple citoyen civil; qu’il a juré de lutter au sein de la nation jusqu’à l’expulsion des envahisseurs et la reconnaissance de la complète indépendance de la Turquie. Il convoque des Congrès, à Erzurum et à Sivas. Les Congrès adoptent des résolutions rejettant le dépècement de la patrie et toute ingérence incompatible avec une indépendance complète.

Le Congrès de Sivas réitère les décisions prises par le Congrès d’Erzurum:

— A l’intérieur des frontières nationales, la patrie est un tout. Elle est
indivisible.

— Dans le cas où le gouvernement ottoman est dissout, le peuple
tout entier assumera la défense et la résistance.

— Si le gouvernement central n’est pas en mesure de défendre l’indé­
pendance de la patrie, un gouvernement provisoire sera créé dans ce but.

— La volonté de la nation est souveraine.

— Le peuple turc n’acceptera ni mandat, ni protectorat.

— Une Chambre des Députés doit être élue et cette Chambre doit se
réunir immédiatement afin de placer le gouvernement sous le contrôle de
la Nation.

A Erzurum, un Comité Représentatif consistant de neuf membres avait été élu et Mustafa Kemal avait été nommé “Président du Comité Représentatif. A Sivas, toutes les organisations et associations de résistance sont réunies sous la bannière de “l’Association pour la Défense des Droits de l’Anatolie et de Roumélie”. Le règlement et le programme de cette Associ­ation sont adoptés. Le Comité Représentatif présidé par Mustafa Kemal est élargi de façon à représenter l’ensemble du pays.

Au même Congrès, les principes du “Pacte National” traçant les frontières du futur Etat-nation turc sont adoptés. Le Congrès demande du gou­vernement d’îstanbul de recourir immédiatement aux élections législatives afin d’assurer la réunion de la Chambre des Députés dissoute par le Sul­tan.

Le lendemain du Congrès de Sivas (le 12 septembre 1919), Mustafa Kemal adresse au grand vizir un télégramme dans lequel il déclare ce qui suit: “tant qu’un gouvernement légitime représentant la volonté nationale ne sera pas au pouvoir, nous sommes décidés à rompre toutes les relations avec la capitale et nous serons obligés d’interrompre toutes communi­cations télégraphiques et postales avec Istanbul”. Dans un communiqué adressé aux préfets et aux commandants, il leur demande de passer aux préparatifs nécessaires en vue des élections pour la réunion d’une Assem­blée Nationale.

Le cabinet collaborationniste de Ferit Pacha ayant été forcé à se retirer sous la pression de Mustafa Kemal, un nouveau cabinet présidé par Ali Riza Pacha est constitué à Istanbul. Ce cabinet entre en contact avec le mouvement nationaliste né en Anatolie. Un accord est conclu entre le gouvernement d’Istanbul et l’organisation de résistance nationale présidée par Mustafa Kemal. Selon les clauses de cet accord, les élections législati­ves sont faites. Un grand nombre de députés affiliés à “l’Association pour la Défense des Droits de l’Anatolie et de Roumélie” sont élus. Mais, malgré les avertissements de Mustafa Kemal, la Chambre des Députés se réunit à Istanbul. Le leader de la résistance nationale savait fort bien que la Cham­bre serait victime d’une agression et qu’elle serait dissoute, si elle se réu­nissait à Istanbul.

Les députés qui étaient en faveur de la lutte nationale formèrent le “Groupe pour la Libération de la Patrie” et signèrent, sous la forme d’un projet de déclaration, le Pacte National. Le 17 février 1920, ils prirent la décisi­on de publier le Pacte National au nom du peuple turc et de l’envoyer aux Parlements des pays démocratiques et à la presse mondiale.

Le 15 et le 16 mars 1920, cent cinquante intellectuels et hommes politiques turcs sont arrêtés et la ville d’Istanbul est entièrement occupée parles forces millitaires de l’Entente. La Chambre des Députés d’Istanbul ayant perdu la possibilité de continuer ses travaux, Mustafa Kemal décide de réunir à Ankara une “Assemblée Nationale” dotée de pouvoirs excepti­onnels. Cette Assemblée —qui est formée des représentants nouvellement élus et des anciens députés qui ont pu s’enfuir d’Istanbul et rejoindre An­kara— est en vérité une Assemblée Constituante. Mustafa Kemal est élu à la présidence de cette Assemblée. Il déclare de nouveau que “la nation sera sauvée par la volonté nationale” et que “la souveraineté appartient, sans con­ditions et sans restrictions, à la nation “.

Ce qui est extrêmement intéressant dans l’attitude de Mustafa Kemal c’est son respect des principes démocratiques, l’importance qu’il attache à la souveraineté de la nation, à la légitimité, à la suprématie du Droit et à Y opinion publique tant internationale que nationale.

Afin d’informer le peuple sur les buts de la lutte nationale, il fonde deux journaux, dont les titres sont très significatifs: “Volonté Nationale” (îrade-i Milliye) publiée à Sivas et “Souveraineté Nationale” (Hâkimiyet-i Milli-ye) publiée à Ankara. Après l’occupation d’Istanbul et la dissolution de la dernière Chambre des Députés ottomane, il envoie des télégrammes aux parlements des pays démocratiques de l’Europe et déclare:

“Ce coup porté à la souveraineté et à la liberté de notre nation est absolument incompatible avec les principes que l’humanité et la civilisation con­temporaines considèrent comme sacrés… Nous sommes convaincus du carac­tère légitime et sacré de la lutte que nous avons entreprise pour défendre nos droits et notre indépendance et nous sommes sûrs qu’aucune force ne pourra nous priver du droit de vivre. “

Avant même de s’occuper des aspects militaires de la lutte nationale, il s’acharne à créer des institutions, le plus important de celles-ci étant l’Assemblée Nationale. Il dirige la Guerre d’Indépendance en sa qualité de Président de cette Assemblée démocratique. Tous les détails des préparatifs militaires, les contacts diplomatiques sont discutés âprement au sein de ce Parlement démocratique contenant un groupe d’opposition qui, très souvent, rend la vie difficile aux ministres et va jusqu’ à s’ingérer dans la conduite des opérations militaires. Le fait d’avoir fondé la lutte nationale sur une Assemblée représentative et démocratique et d’avoir su obtenir, avec patience, le soutien et l’approbation de cette Assemblée pour toutes les décisions importantes, constitue l’originalité de l’action de Mustafa Ke­mal et démontre son génie d’organisation ainsi que sa capacité de per­suasion.

Le Traité de Sèvres dicté par les vainqueurs de la Guerre Mondiale au Gouvernement d’Istanbul et au Sultan signifiait la fin de la Turquie comme pays indépendant. Mustafa Kemal était en faveur de la paix, mais d’une paix honorable. Il rejeta fermement le Traité injuste dicté par les vainqueurs; il répéta à chaque occasion:

“Nous voulons la paix, mais une paix juste et négociée librement; une paix assurant la complète indépendance et l’intégrité territoriale de la patrie, telle qu ‘elle est définie par le Pacte National”.

La nation turque était appauvrie et fatiguée à l’extrême par les guerres successives qui duraient depuis 1911. Mustafa Kemal doit donc trou­ver des ressources; il doit recréer une armée; il doit lutter contre les gran­des puissances, vainqueurs de la Guerre Mondiale, contre une armée grec­que bien équippée qui avance vers Ankara, contre les “fetva” (les ordon­nances religieuses) déclarant que le gouvernement légitime du Sultan-Ca­life a mis fin à l’état de guerre et que personne ne doit suivre Mustafa Kemal et ses amis qui sont d’ailleurs condamnés à mort par les autorités d’Istanbul. Il doit donc lutter à l’Est, au Sud, à l’Ouest contre des armées d’occupation; mais en même temps, à l’intérieur du pays, contre des ré­bellions fomentées ou soutenues par les puissances étrangères ou par le Sultan.

C’est dans ces conditions incroyablement difficiles que Mustafa Kemal organisa et mena à une victoire éclatante et décisive la Guerre d’Indépendance de la nation turque.

Il sut galvaniser et mobiliser la nation. Les femmes, les vieillards et les enfants travaillèrent dans des ateliers primitifs pour procurer du matériel à l’armée. Des femmes transportèrent des obus sur des charettes à boeuf et parfois sur leurs épaules.

Le Gouvernement d’Istanbul, une partie de la presse, les observateurs étrangers et même certains membres de l’Assemblée Nationale d’Ankara ne croyaient pas à la possibilité d’une victoire militaire. Après une longue guerre à la fin de laquelle les grandes armées ottomanes avaient été vaincues et dissoutes et les alliés de l’Empire ottoman avaient abandonné leurs armes, acceptant de signer des Traités dictés par les vainqueurs (Trai­té de Versailles avec l’Allemagne, Traité de Saint – Germain – en Laye avec l’Autriche, Traité de Neuilly avec la Bulgarie), comment pouvait-on espérer que le peuple turc, affaibli et appauvri à l’extrême, puisse conti­nuer à se battre et puisse déchirer le Traité de Sèvres dicté au Gouvernement d’Istanbul et accepté par le Sultan – Calife? Tout cela paraissait comme une chimère.

Pourtant, Mustafa Kemal et ses proches amis n’étaient pas des rêveurs à la poursuite d’une chimère. Les procès – verbaux officiels des sessi­ons secrètes de la Grande Assemblée Nationale de Turquie viennent d’êt­re publiées il ya quelques années. Un débat qui s’est déroulé le 29 mai 1920, tout – à – fait au début de la Guerre d’Indépendance, et publié dans le premier volume des Procès – Verbaux des Sessions Secrètes de la Grande As­semblée Nationale de Turquie (T.B.M.M. Gizli Celse gabitları, Ankara, 1980, Vol. I, pages 40-48) démontre que les leaders de la lutte nationale turque étaient conscients des difficultés énormes qu’ils devaient surmonter, mais qu’ils avaient évalué avec une grande précision les forces et les faiblesses de tous leurs adversaires.

Le plus proche collaborateur de Mustafa Kemal Atatürk (et son futur successeur) Ismet İnonü, prenant la parole en sa qualité de Chef d’Etatmajor par intérim, soulignait que les grandes démocraties de l’Europe, les vainqueurs du conflit mondial n’avaient ni la volonté, ni le pouvoir de mobiliser de nouveau des millions de soldats pour les envoyer mourir sur les montagnes de l’Anatolie; que les Turcs qui avaient vécu depuis des millénaires comme une nation indépendante ne s’inclineraient point aux ordres des forces d’occupation; qu’il suffirait de prendre la ferme décision de défendre chaque colline, chaque ville, chaque village pour montrer à ces grandes puissances qu’ils n’ont aucun intérêt à essayer d’asservir une nation qui est décidée à vivre libre et indépendante et qu’ils ne possèdent d’ailleurs pas les moyens de le faire. Ismet înonù déclarait lors de cette session à huis clos, que les grandes puissances avaient eu quelques expéri­ences amères dans certaines de leurs colonies, mais que cette fois-ci il s’agissait de briser la volonté d’un peuple qui avait toujours vécu en liberté. Il ajoutait que les vainqueurs du conflit mondial possédaient certaine­ment tous les moyens nécessaires pour imposer un blocus total, pour fer­mer les ports maritimes de la Turquie, mais que le paysan turc pourrait continuer à produire assez de vivres pour que la nation puisse être sûre de ne pas mourir de faim; que ces grandes puissances possédaient des avions, mais que la guerre ne pourrait jamais être gagnée par la seule for­ce aérienne. îl soulignait que les forces d’occupation pourraient fort bien envahir une grande partie du pays, mais que leurs difficultés iraient certai­nement en augmentant si le peuple restait décidé à continuer sa résistan­ce héroïque. Il déclarait:

“Nous devons convaincre nos ennemis, que même s’ils arrivaient à conquérir le pays entier de façon à ne nous laisser qu ‘une seule montagne, nous al­lons continuer notre lutte de façon à les obliger à envoyer leurs enfants se battre pour cette dernière montagne”.

Bref, la lutte nationale turque était basée sur la ferme conviction qu’un peuple décidé à sauvegarder son indépendance ne peut être asservie.

Pendant la même Session de l’Assemblée Nationale, le général Fevzi (Çakmak) et finalement Mustafa Kemal, Président de l’Assemblée, expliquèrent à leur tour aux députés qu’une armée régulière et bien discipli­née devrait remplacer bientôt les groupes d’irréguliers; et que certains pays de l’Entente comprendraient prochainement qu’ils avaient intérêt à établir des contacts diplomatiques avec le gouvernement nationaliste d’An­kara.

Mustafa Kemal exprimait ainsi sa foi:

“En ce monde, il y a sûrement un Droit et le Droit est supérieur à la force… Mais il faut prouver au monde que la nation est consciente de ses droits et qu’elle est prête à faire tous les sacrifices nécessaires pour les dé­fendre et les sauvegarder”.

“L’indépendance totale est le but de notre lutte… Une nation qui consent à tous les efforts et tous les sacrifices imaginables pour assurer son existence et son indépendance ne peut que réussir… Tant qu’une nation est debout et qu ‘elle est prête à faire les sacrifices nécessaires, il ne saurait être question d’échec”. (A. Aksan, Citations de M.K. Atatürk, 1981, p. 8, 16J.

C’est avec cette volonté et cette conviction que l’épopée de la Guerre d’Indépendance commença.

Les armées arméniennes, voulant profiter de la situation difficile dans laquelle se trouvait le gouvernement d’Ankara à cause de l’invasion venant de l’Ouest, attaquèrent le territoire turc, le 24 septembre 1920. Mais l’Armée turque du front oriental, commandée par Kâzim Karabekir Pacha, leur infligea une défaite décisive. Sankamış, Kars et Gùmrii furent libérés. Le gouvernement arménien demanda un armistice qui fut signé le 18 novembre 1920. Les pourparlers de paix entre le gouvernement d’Ankara et le gouvernement arménien furent conclus le 2 décembre 1920 et dans la nuit du 2 au 3 décembre, le Traité de Gùmrii traçant la frontière entre la Turquie et la République arménienne fut signé. C’était le premi­er traité international signé par le gouvernement national d’Ankara.

Des pourparlers furent entamés avec la Géorgie afin de tracer la frontière de l’Est conformément au Pacte National. Les républiques arménien­nes et géorgiennes ayant été, par la suite, incorporées à l’Union Soviéti­que, les négociations concernant la frontière de l’Est continuèrent entre Ankara et Moscou. Les revendications russes furent rejetées. Au cours d’une session à huis clos, Mustafa Kemal remarqua que même un Etat qui se déclarait “anti – impérialiste” avançait des revendications inaccep­tables et de caractère expansionniste. Entre temps, l’armée turque de l’Ouest remporta la première victoire d’Inönü contre l’envahisseur grec (11 janvier 1921). Ce n’est qu’ après cette victoire que le monde commen­ça à reconnaître l’existence d’un véritable gouvernement à Ankara. Les délé­gués du gouvernement national furent invités à une Conférence à Lon­dres. Et les Soviétiques se décidèrent à signer l’Accord de Moscou avec le gouvernement national d’Ankara (16 mars 1921).

Par cet accord international le gouvernement d’Ankara était officiellement reconnu par l’Union Soviétique; les conséquences financières, juridi­ques et territoriales de la guerre russo – ottomane de 1877-78 étaient liqui­dées; des provinces turques abandonnées à la fin de cette guerre à l’Em­pire des Tsars étaient libérées et récupérées; le Traité de Gùmrù signé avec la République arménienne était confirmée; les capitulations accor­dées par l’Empire Ottoman à la Russie tsariste étaient annulées et une nouvelle ère de bonnes relations entre les deux pays était inaugurée.

Le 1 er avril 1921, la seconde victoire d’înônù est remportée contre l’armée ennemie.

L’armée grecque, soutenue et encouragée par les Alliés, surtout par le gouvernement britannique, se prépare pour une offensive de grande envergure. Les Français, ayant connu de près la résistance héroïque du sud (Adana, Maraş,Antep), essaient de convaincre leurs alliés britanniques que la résistance anatolienne ne sera pas facile à briser et que Mustafa Kemal possède les moyens politiques, militaires et moraux pour continuer victorieusement sa lutte contre l’invasion venant de l’Ouest. Le général Gou-raud, commandant des forces françaises en Syrie, qui est présent à la réu­nion des premiers ministres Alliés prédit “qu ‘ aucun Pouvoir ne pourra jamais réussir à refouler les Turcs du plateau d’Anatolie” (*). Mais les premiers ministrès grecs et britanniques ne veulent rien entendre. Les militaires grecs promettent une victoire rapide et décisive contre les armées kémalistes. Ils espèrent occuper Ankara très prochainement.

Une nouvelle offensive grecque longuement préparée et lancée le 10 juillet 1921 vise à détruire l’armée kémaliste; Mustafa Kemal, grand réaliste et grand stratège, ordonne -en sa qualité de Chef de l’Etat- le repli de l’armée turque derrière la rivière de Sakarya. Il sait parfaitement que ce repli aura des effets néfastes sur le plan politique et qu’il sera critiqué âprement à l’Assemblée Nationale. Mais il pense qu’il est préférable de perdre quelques villes que de perdre l’armée. Il dit:

“Faisons sans hésitation ce que nous dicte notre métier de militaire; quant aux autres inconvénients, on peut toujours y faire face”.

Les députés appartenant au groupe de l’opposition critiquèrent violemment cette retraite. Ils insistèrent pour que Mustafa Kemal assume personnellement le commandement en chef de l’Armée et la responsabilité des opérations militaires. Ils voulaient pouvoir l’accuser dans l’éventua­lité d’une défaite. Mais les amis de Mustafa Kemal désiraient également le voir à la tête des forces armées.

Le 4 août 1921, Mustafa Kemal accepta le commandement en chef. L’Assemblée Nationale l’autorisa, pour trois mois, à exercer les pleins pouvoirs. Dans son discours du 5 août 1921, à la tribune de l’Assemblée Nationale, il déclara:

“Ma foi dans la victoire que nous remporterons certainement contre les ennemis qui essaient d’asservir notre nation n’a pas été ébranlée un seul instant. Cette foi inébranlable, je la proclame encore une fois devant votre honorable Assemblée, devant le monde entier” (Discours et Déclarations d’Atatürk – Atatürk’ûn Sôylev ve Demeçleri, vol. I, 2 ème édition, Ankara 1961, page 174).

La bataille de Sakarya, qui s’est déroulée tout près d’Ankara et qui a duré 22 jours et nuits, changea le cours de l’histoire. L’ennemi possédait, à la bataille de Sakarya, deux fois plus de fusils, dix fois plus de ca­nons et de mitrailleuses. Il possédait également des avions. Mustafa Ke­mal publia son fameux Ordre du Jour, lors de cette bataille décisive:

“// n’y a pas de ligne de défense, il y a une surface de défense. Cette surface, c’est la patrie toute entière. Pas un pouce de la patrie ne peut être abandonné sans avoir été arrosé du sang des citoyens. Chaque unité, petiteou grande, peut être délogée de sa position. Mais chaque unité, petite ou grande, devra reconstituer son front face à l’ennemi au premier point où el­le pourra tenir et continuera à le combattre. Les unités qui en verront d’autres battre en retraite ne devront pas lier leur sort à celles-ci. Elles dev­ront tenir et résister jusqu’au bout”.

L’Assemblée Nationale, invitée par précaution à évacuer Ankara pour s’installer plus à l’Est, refusa catégoriquement cette proposition du gouvernement. Les députés, unanimes, décidèrent de rester à Ankara. Ils décla­rèrent notamment:

“Mous mourrons dans cette enceinte, s’il le faut, mais nous mourrons en défendant notre patrie. Les soldats au front doivent savoir qu ‘aucun député n’a quitté Ankara”.

La bataille de Sakarya se termina par la victoire éclatante de l’armée turque. L’Assemblée nationale conféra à Mustafa Kemal le titre de “Ghazi” (le Victorieux) et le grade de maréchal.

Au sujet de la victoire de Sakarya, Clair Price écrit ceci:

“La victoire turque à Sakarya a changé radicalement le caratère politique du Proche et du Moyen-Orient. Durant deux cents années, l’Occident s’était occupé à démolir l’ancien Empire ottoman, mais sur la rivière de Sakarya, il rencontra le Turc lui-même, et à la suite de cette rencontre le courant de l’histoire changea. L’Histoire va découvrir un jour que ce combat sur la Sakarya est une des batailles décisives de notre ère” (The Rebirth of Turkey La Renaissance de la Turquie, New York, 1923, p. 188).

L’historien A. Toynbee et K. Kirkwood soulignent également que cet­te bataille est “une des batailles décisives du siècle” (Turkey, London, 1926, p. 100).

L’Europe tarde à comprendre que le gouvernement fantoche d’Istanbul qui avait capitulé et signé le Traité de Sèvres ne signifie plus rien et que la nation turque est représentée par l’Assemblée Nationale d’Ankara présidée par Mustafa Kemal.

Selon l’expression d’Edouard Herriot, “la France comprit, trop tard peut-être, mais du moins la première”.

Le 20 octobre 1921, l’accord d’Ankara est signé entre le gouvernement de l’Assemblée Nationale et la France. Cet accord signifiait la re­connaissance du gouvernement d’Ankara comme le véritable représentant de la nation turque et mettait fin à l’état de guerre à la frontière sud de la Turquie.

Le 20 octobre 1921, le délégué du gouvernement d’Ankara écrit à M. Franklin Bouillon, représentant de la France, pour lui dire:

“qu’il espérait que l’accord conclu en vue de réaliser une paix définitive et durable aura pour conséquence de rétablir et de consolider les relations étroi­tes qui avaient existé, dans le passé, entre les deux nations”.

Mustafa Kemal voit qu’une solution pacifique ne sera obtenue que si l’envahisseur est complètement expulsé de la patrie; pendant plus d’un an, il prépare, avec patience, son armée pour l’offensive finale sur le front de l’Ouest. Le 26 août 1922, l’offensive générale commence sur le front d’Afyon Karahisar; elle se termine par l’effondrement du front ennemi et par la défaite totale de l’armée d’invasion, le 30 août 1922, à Dumlupinar.

Le Président de la Grande Assemblée Nationale et le Commandant en Chef Mustafa Kemal, dans son communiqué du 1 er septembre 1922, informe la nation que “l’armée d’invasion, cruelle et orgueilleuse, a été détruite”.

Dans son Ordre du Jour adressé aux armées il déclare que:

“Les forces armées turques ont prouvé qu’elles étaient dignes des sacrifices de notre grande et noble nation. “

II demande à tous ses officiers et à tous ses soldats “de prodiguer leur force morale et intellectuelle, leur courage, leur patriotisme” afin de libérer le res­te du pays. Il termine son Ordre du Jour par cette phrase restée célèbre:

“Armées, votre premier but est la Méditérannée !.. En avant!”

Dans les jours qui suivent, le nouveau Commandant en Chef des armées grecques et certains membres de son Etat – major sont faits prisonniers. La distance de 400 kilomètres qui sépare Afyon de la ville d’Izmir est libérée en dix jours par une armée non motorisée. L’infanterie avance presque aussi rapidement que la cavalerie. Les hommes de troupe qui re­çoivent l’ordre de s’arrêter pour se reposer, répondent “nous aurons le temps de nous reposer à ïzmir”. L’ennemi évacue une ville après l’autre, en les brûlant avant de se retirer. Pendant que les armées turques avancent vers îzmir, les Alliés font des démarches pour un armistice. Mustafa Kemal fait connaître son avis le 5 septembre 1922:

“L’armée grecque a été battue en Anatolie d’une manière décisive; il ne peut s’agir d’aucun armistice pour VAnatolie; l’armistice ne peut donc être envisagée que pour la Thrace. On ne pourra engager les pourparlers d’un armistice que si la demande en est faite jusqu’au 10 septembre, si dans quinze jours à partir de la date de l’armistice, la Thrace est rendue sans conditions jusqu’à ses frontières de 1914, si dans les quinze jours nos prisonniers nous sont rendus… “

îzmir est libéré le 9 septembre et Bursa, le 10. Le 11 octobre 1922, l’Armistice de Mudanya est signé. A la Conférence de Mudanya, la Turquie est représentée par le général Ismet Inonù, la grande Bretagne par le général Harrington, la France par le général Charpy et l’Italie par le général Monbelli. L’Armistice prévoit l’évacuation de la Thrace et d’Istanbul. La conférence de paix se réunit à Lausanne. Le gouvernement d’Is­tanbul essaie d’y participer conjointement avec la délégation de la Grande Assemblée Nationale d’Ankara. Mustafa Kemal rappelle que la Constitution du 20 janvier 1921 adoptée par cette Assemblé stipule que “la souve­raineté appartient sans condition à la nation”; il explique qu’un gouverne­ment qui avait collaboré avec les forces d’occupation n’avait pas le droit de s’associer à la victoire que le peuple turc avait obtenue au prix d’énor­mes sacrifices, il expose à l’Assemblée Nationale la nécessité d’abolir le sultanat. Après un débat chalereux, la monarchie est abolie. Le gouvernement d’îstanbul est dissout. Quelques jours plus tard, la délégation du gouvernement d’Ankara part pour Lausanne. Les discussions au sein de la Conférence sont souvent orageuses. La Turquie insiste sur l’abolition de toute une série de privilèges octroyés par l’Empire Ottoman et incom­patibles avec l’indépendance de l’Etat. Après une interruption qui crée le danger de la reprise des hostilités, le Traité de Lausanne est enfin signé le 24 juillet 1923. Le Traité de Sèvres imposé et dicté au gouvernement d’Is­tanbul, se trouve ainsi déchiré, avant même de pouvoir être mis en appli­cation. Avec le traité de Lausanne, la complète indépendance et l’intégrité territoriale du nouvel Etat turc sont reconnues. Les “capitulations” que l’Empire Otttoman n’avait pu abolir depuis des siècles sont complètement abolies.

Parmi tous les traités qui terminèrent officiellement la Première Guer­re Mondiale, le Traité de Lausanne est le seul qui fut librement négocié et qui fut signé avec l’approbation de toutes les parties intéressées. Et par conséquent, il n’est pas surprenant de noter qu’il est le seul traité datant de cette époque qui n’a pas été remis en question et qui a survécu à maintes crises et à la Seconde Guerre Mondiale.

 

IV – “SERVITEUR GÉNIAL DE LA PAIX”

Dès que la guerre est terminée, Kemal Atatürk se consacre à l’organi­sation de la paix et au développement de la nation dans la paix.

Avant même que fut signé à Lausanne le traité de paix, il fait le tour du pays et dans d’innombrables discours, exprime les idées suivantes:

“Désormais, nous allons remporter d’autres victoires très importantes. Mais ces victoires ne seront pas celles des baïonnettes. Elles seront celles de l’éco­nomie et de la science. Les victoires remportées jusqu ‘à présent par nos ar­mées ne peuvent pas être considérées comme ayant conduit notre pays au véritable salut. Ces victoires nous ont seulement assuré une base solide pour de futures conquêtes, dans d’autres domaines. Ne nous enorgueillissons pas de nos victoires militaires. Préparons-nous a de nouvelles victoires dans les domaines de la science et de l’économie”. (Discours d’Alaşehir, janvier 1923)-

Déjà, quelques semaines après la victoire décisive sur les envahisseurs, s’adressant à un groupe d’enseignants venus à Bursa pour le féliciter, il avait déclaré avec une sincère modestie:

“Le point où nous sommes arrivés aujourd’hui ne signifie pas encore le salut véritable du pays. La victoire qu ‘ont remporté nos armées n ‘a fait que préparer le terrain pour votre victoire, pour la victoire de vos armées à vous. La vraie victoire, c’est /’armée de l’éducation nationale, c’est vous qui la remporterez et la perpétuerez.

Moi et mes amis, animés d’une foi inébranlable… nous vous suivrons et nous briserons les obstacles qui vous barreront la route”. (27 octobre 1922, Discours aux membres du corps enseignant, à Bursa).

Immédiatement après la victoire militaire, en 1923, il se hâte de con­voquer un “Congrès Economique” à îzmir et dans son discours inaugural il dit notamment:

“Aussi grandes que soient les victoires politiques ou militaires, elles ne se­ront durables que si elles sont couronnées par des victoires économiques. Par conséquent, pour bénéficier des résultats que nous a assurés et que va encore nous assurer notre grande victoire, il faut renforcer et raffermir notre économie et notre souveraineté économique”. Il explique le besoin de développement dans la paix en disant: “II ya deux moyens de conquérir: par l’épée, par la charrue… Une nation dont la victoire n’est due qu’à l’épée sera un jour chassée du territoire qu’elle a occupé… C’est pour cette raison que les véritables conquêtes ne sont pas celles remportées seulement par l’épée, mais celles dues à la char­rue. .. “ “Le bras qui manie l’épée se fatigue, mais celui qui manie la char­rue devient plus fort de jour en jour et maîtrise davantage la terre… L’épée et la charrue: De ces deux conquérants, le premier a toujours été vaincu par le second”. (17 février 1923, Discours au Congrès Economique dlzmir).

Mustafa Kemal a vu avec clarté que le développement d’un pays est un processus fort complexe qui comporte différentes dimensions. Il a compris que le développement est étroitement lié au niveau culturel et éducatif, à la mentalité du peuple; à sa capacité d’assimiler la science et la technologie modernes; à une organisation efficace de la société, à d’aut­res facteurs internes et internationaux. Il a vu que les “capitulations” avai­ent rendu impossible la défense économique du pays et qu’il fallait abso­lument les supprimer. Les relations économiques internationales devraient être basées, non pas sur des concessions et une exploitation unilatérales, mais sur une coopération libre et réciproquement utile pour tous les pays intéressés. La paix était la condition préalable pour vaincre la pauvreté.

Les dictateurs de l’époque qui a suivi le premier conflit mondial, les Hitler, les Mussolini, les Staline, étaient des civils qui s’étaient affublés d’uniformes de maréchal qu’ils portèrent jusqu’à leur mort.

Atatürk, lui, était un militaire qui avait obtenu son grade de maréchal par des grandes victoires sur les champs de bataille. Mais, après son élec­tion à la Présidence de la République, il déposa son uniforme, se mit en civil. Il s’adonna complètement à l’organisation et au renforcement de la paix et au développement de son peuple.

Désormais, le nouvel Etat turc était un Etat homogène. La Turquie nouvelle —avec un réalisme parfait— renonça à toutes sortes de rêves im­périalistes ou irrédentistes.

Elle a vu et elle a démontré aux autres, qu’il fallait renoncer à rêver à la renaissance des empires du passé (que ce soit l’empire ottoman ou l’empire byzantin).

L’essence de la politique étrangère de la jeune République kémaliste était claire dès le début: établir des relations amicales avec tous les pays voisins; consacrer toute son énergie à la reconstruction du pays et au dé­veloppement national dans la paix.

En 1928, Mustafa Kemal déclare:

“Il n’est rien de plus normal pour un pays qui entreprend des réformes ra­dicales et qui poursuit son développement que de désirer vraiment la paix et le calme aussi bien a l’intérieur de ses frontières que dans la région ou il se situe “.

Un an plus tard, il répète:

“Notre politique étrangère, franche et loyale, est fondée en premier lieu, sur l’idée de la paix. Chercher à résoudre les problèmes internationaux par des moyens pacifiques, est une voie conforme à nos intérêts et à notre mentali­té”. (Akil Aksan, Citations de Mustafa Kemal Atatürk, Ankara 1981, page 99).

“Un chemin de paix qui vise à assurer la sécurité de la Turquie et qui ne soit dirigé contre aucune nation, constituera toujours la voie que nous suivrons “( ibid, pages 99-100).

Quand un ambassadeur fit allusion devant lui qu’il était né dans les mêmes parages où Alexandre avait vu le jour, il répondit immédiate­ment: “Là s’arrête la comparaison. Alexandre a conquis k monde, je ne l’ai pas conquis. En le conquérant, il a oublié sa propre Patrie, je n ‘oublierai jamais la mi­enne…”. Ce nationaliste pensait, comme E. Renan, que les aventures et l’expansionnisme impérialistes n’étaient pas compatibles avec le vrai natio­nalisme. Il était fermement convaincu que tous les efforts, toutes les éner­gies devraient être concentrés pour le développement, la prospérité, le bonheur de la Patrie. Georges Duhamel (de l’Académie Française), dans son livre fort intéressant sur la Turquie, fait des remarques pertinentes à ce sujet. Il écrit notamment:

“La Turquie est, actuellement, l’une des nations les plus pacifiques du monde, et si elle entretient une puissante armée, c’est pour défendre son équilibre présent contre les voisins dangereux”.

“…Chez aucune des personnes que nous avons rencontrées et avec les­quelles nous avons noué des entretiens je n ‘ai senti un regret véritable con­cernant ce prodigieux emprire ottoman qui allait, j’y reviens, du Danube et de l’Adriatique jusqu’en Mésopotamie, en Géorgie, en Egypte et en Afrique septentrionale. Il m’est arrivé, dans l’intimité de certains colloques, de dire à mes hôtes qu’ils ne semblaient pas dépouillés, mais plutôt allégés. Ils ont souri, puis ils ont répondu que je ne me trompais pas: qu ‘ils avaient, de­vant eux, d’assez grandes et belles tâches pour ne pas s’adonner à d’inuti­les regrets”. (La Turquie Nouvelle, Puissance d’Occident, Paris, 1954, p. 42).

Georges Duhamel continue ainsi:

“…sur les cendres de l’ancien empire ottoman une nation toute nouvelle s’est dressée;… cette nation dispose d’un territoire assez grand et pourtant non démesuré; elle est saine et courageuse; elle détient de notables ri­chesses naturelles et elle sait les utiliser; elle est animée par une foi très pure en ce sens qu ‘elle ne vise pas à la conquête des nations voisines, mais à son élévation par le savoir et le travail” (îbid, p. 8-9).

Après avoir observé et étudié la Turquie, il conclut, que le peuple turc “est un peuple pacifique, tout entier tourné vers l’avenir et qui ne demande présentement qu’une chose: accomplir son oeuvre en paix”(ibid, p. 103).

F. de Gérando écrit à ce sujet:

“Un homme nouveau est apparu, parfaitement sain, animé d’un patriotis­me ardent, d’une inextinguible soif de progrès, d’une ferme décision d’être libre et maître chez lui… “ (La politique Extérieure, La Turquie Nou­velle, dans la Revue Politique et Parlementaire, 10 mai 1927, Paris.)

La nouvelle République turque avait des frontières communes non seulement avec la Grèce, la Bulgarie, l’Iran; mais elle avait une longue frontière commune avec la Russie Soviétique et avec les grandes puissan­ces européennes de l’époque. En effet, la Turquie était pratiquement le voisin du Royaume-Uni à cause du mandat britannique sur l’Iraq; de la France à cause du mandat français sur la Syrie et de l’Italie mussolinien-ne, à cause de la possesion des îles égèennes (du Dodécanèse) par les Ita­liens.

Si l’on songe à tous ces voisinages et aux souvenirs douloureux d’un passé si récent, on admire la politique de paix de Kemal Atatürk qui a su établir des relations amicales avec tous les voisins de la Turquie sans exception. L’accord de bon voisinage et d’amitié avec la Russie Soviétique fut le premier exemple d’un accord de “coexistence pacifique” entre deux pays ayant des régimes et des systèmes sociaux différents. Déjà en 1921, Mustafa Kemal disait:

“Quant à nos relations avec les bolcheviques: nous avons conclu avec eux un accord d’amitié. L’une des principales dispositions de cet accord stipule que les Russes ne feront pas de propagande et ne se laisseront pas aller à la provocation dans notre pays. Car il y a des différences fondamentales entre la structure des Soviets et la nôtre”. (Âkil Aksan, op, cit, p. 96; U. Kocatùrk, op. cit.,/). 186-188).

Par le traité de Moscou, complété par l’Accord de Paris de 1925, la Turquie mettait fin à la querelle plusieurs fois centenaire des Turcs et des Slaves.

L’accord d’Ankara avait déjà normalisé les relations entre Ankara et Paris. Par cet accord la France s’était engagée à créer une administration spéciale dans le sandjak d’îskenderun et d’Antakya qui restait sous son mandat, et à respecter la culture nationale des Turcs qui formaient la majorité.

Le traité d’amitié signé avec l’Iran mit fin aux conflits séculaires con­cernant la frontière de l’Est.

L’accord de fraternité avec l’Afghanistan, l’accord avec l’Angleterre au sujet de la frontière turco-irakienne, l’accord avec la Bulgarie, furent suivis par plusieurs accords avec la Grèce.

L’ambassadeur des Etats – Unis Charles H. Sherrill relate ses souve­nirs au sujet de l’attitude de Mustafa Kemal en ce qui concerne les relati­ons turco-grecques:

“A mon arrivée en Turquie, il me parut nécessaire, en ma qualité d’ambassadeur étranger, de visiter les champs de bataille… Quand j’en manifestai l’intention aux autorités turques, il me fut répondu que U prési­dent Mustafa Kemal préférait infiniment les relations cordiales avec la Grè­ce, son ennemie d’hier sur ces champs de bataille, aux souvenirs évocateurs des victoires qui y avaient été remportées…

Parmi les très rares leçons que U monde a pu tirer de la Grande Gu­erre, il en est une qui nous montre que les traités qui ne sont pas basés sur l’amitié réciproque et la communauté de vues des deux nations signataires deviennent de simples chiffons de papier.

Le Gazi a été le premier parmi les grands hommes d’Etat qui ont survécu a la guerre, à comprendre et à mettre en pratique ce principe indes­tructible… La Turquie libérée et régénérée… davait se lier d’amitié avec tous ses voisins… C’est à cette grande tâche que le Gazi travailla sans répit; ses voisins bénéficièrent de ses efforts autant que sa propre patrie qu’il ai­mait tant. “ (Mustafa Kemal, l’homme, l’oeuvre, le pays, Paris 1934, Pion, p. 185-187;. Les accords rétablissant une atmosphère de coopération cordiale entre

la Turquie et la Grèce, ouvrirent la voie à l’Entente Balkanique entre la

Turquie, la Grèce, la Yougoslavie et la Roumanie.

Dans une allocution à l’occasion de la deuxième Conférence Balkani­que tenue à Ankara, en 1931, Atatürk disait:

“On peut dire que les Etats Balkaniques —y compris la Turquie— qui sont nés au cours des derniers siècles sont le résultat historique du lent dé­membrement, puis de la disparition de l’Empire Ottoman.

Par conséquent les nations balkaniques ont une histoire commune. Si dans cette histoire il y a des souvenirs douloureux, tous les Etats Balkani­ques ont leur part. Mais la part des Turcs n ‘est pas moins douloureuse.

C’est pourquoi, vous, honorables représentants des pays balkaniques, vous élevant au dessus des sentiments et des calculs compliqués du passé, vous allez établir les bases d’une fraternité profonde et ouvrir des horizons de vaste union “.

Plus tard, en 1937, la Turquie kémaliste signera un autre pacte régio­nal, le Pacte de “Saadabat”, avec l’Iran, l’Iraq et l’Afghanistan.

Les problèmes du rétablissement de la souveraineté complète de la Turquie sur le Bosphore et les Dardanelles et du réarmement des Détroits sont réglés par le traité de Montreux en 1936.

Le statut de la province turque de Hatay (l’ancien sandjak d’îskende-run et d’Antakya) est réglé également par voie de négociations.

Durant 61 % pour cent de l’espace de temps qui se situe entre les années 1450 et 1900, l’Empire Ottoman avait été en état de guerre. Cela veut dire que pendant quatre siècles et demi, l’Empire Ottoman a eu en moyenne, deux années de paix contre trois années de guerre. La plus lon­gue période de paix, dans l’histoire de l’Empire Ottoman se situe entre 1739 et 1768: elle ne dura que 29 années. La République turque a enre­gistré 65 années de paix ininterrompue, dans une région particulièrement dangereuse du globe terrestre. (Dankwart A. Rustow, The Founding of a National State, Atatürk’s Historié Achievement, communiqué présenté au Symposium sur Atatürk, Istanbul, Mai 1981).

L’envoi de troupes en Corée était dû à l’application d’une résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU. L’intervention à Chypre était une obli­gation légale et morale envers le peuple chyriote turc, découlant d’un Traité international. Cette intervention n’a aucun caractère expansionniste. Elle est une “opération de paix” visant à mettre fin à l’oppression et à la vi­olence armée dont souffraient les Chypriotes Turcs (*).

Le principe kémaliste qui a toujours guidé la République Turque et continue à la guider est celle-ci: “Paix dans le pays, paix dans le monde”.

La paix a été pour la jeune République turque un but en soi. La Turquie kémaliste voulait la paix, non pour se préparer à des guerres fu­tures, mais pour pouvoir travailler à la grande oeuvre entreprise: moderni­ser et développer le pays.

Dans un de ses discours, en 1923, un an après la fin de la Guerre d’Indépendance, Mustafa Kemal disait ceci, au sujet de la guerre:

“Voilà l’opinion ferme que j’ai sur la guerre: la guerre ne peut être légiti­me que si elle est indispensable, que si elle répond à une nécessité vitale. Si j’entraîne ma nation à faire la guerre, je ne dois pas avoir à m’en repen­tir.

Nous pouvons faire la guerre à ceux qui veulent nous tuer, en disant “nous ne mourrons pas”. Mais tant que la vie de la nation n’est pas en danger, la guerre est un crime “.

Plus tard il dira:

“… Le règlement pacifique des graves conflits actuels doit être le voeux fer­vent de l’humanité civilisée.

J’estime superflu d’expliquer combien nous sommes attachés à l’idéal de la paix, combien nous souhaitons que cet idéal soit garanti”. (U. Ko-caturk, op. cit., p. 314-326.)

Son plus proche collaborateur en temps de guerre et en temps de paix, Ismet İnonü,a dit après le décès d’Atatürk:

“Une vie de fraternité humaine entre les nations a été l’idéal auquel Atatürk est resté attaché toute sa vie”.

Atatürk, était épris de paix. Mais il n’était pas un utopiste. Il n’était pas un naïf prenant ses rêves pour des réalités. Il savait fort bien que la paix était vulnérable. Dans un tour d’horizon qu’il avait fait au début des années 30 avec le général américain Mac Arthur et dans une interview accordée à une journaliste américaine, Gladys Baker, il avait prédit la me­nace hitlérienne, le second conflit mondial qui s’approchait; il avait égale­ment prédit les succès initiaux mais la défaite finale de l’Allemagne en cas de conflit, à cause de l’intervention américaine qui serait inévitablejil avait même prédit que dans le cas d’un conflit armé entre l’Allemagne, la France et l’Angleterre, le véritable vainqueur ne serait ni l’un, ni l’autre de ces pays, mais que la Russie Soviétique serait le principal bénéficaire d’une telle guerre et qu’elle pourrait devenir une véritable menace pour l’Europe et l’Asie.

En réponse à la question de la journaliste américaine Gladys Baker qui demandait (en 1935) si les Etats- Unis pourraient garder leur neutrali­té dans une guerre éventuelle, il avait dit:

“Non, c’est impossible!.. Si la guerre éclate, la position prépondérante qu’occupent les Etats- Unis dans la communauté des nations, en subira sûrement les conséquences. Quelle que soit leur situation géographique, les nations sont unies entre elles par une multitude de liens…

…Les Etats- Unis habitent dans l’appartement le plus luxueux de l’immeuble qu ‘est le monde. Si l’immeuble est incendié par certains de ses habitants, il est impossible que cet incendie ne touche pas Us autres. Il en est de même pour la guerre. Il est impossible que les Etats- Unis se tien­nent à l’écart de la guerre”. (21 juin 1935; Atatürk’ùn Sôylev ve De-meçleri-Discours et Déclarations de Atatürk, vol. III,Ankara 1954, page 96).

Les termes dans lesquels Atatürk s’est exprimé à cette occasion rap­pellent de façon surprenante ceux de Roosevelt qui, cinq ans plus tard s’adressait ainsi au peuple américain:

“S’il yak feu chez votre voisin, vous courrez à son aide avec tous les moyens dont vous disposez pour maîtriser les flammes. Vous n ‘attendez pas que l’incendie gagne votre maison “.

Atatürk, homme de paix, avait sans cesse répété que les nations qui désirent la paix devraient prendre toutes les mesures nécessaires —à l’é chelle nationale et internationale— afin de décourager et d’empêcher l’ag­ression.

Il était contre les aventures expansionnistes; mais il savait que la dé­fense nationale ne peut être négligée. Il percevait avec réalisme que pour dissuader un aggresseur éventuel, une nation doit être prête à se défen­dre.

Les notes concernant une conversation, au printemps de 1941, entre Comte Ciano (ministre des affaires étrangères de Mussolini) et Hitler, ont été publiées après la guerre parmi les papiers diplomatiques de Ciano. Voi­là un passage de ce document qui démontre la sagesse léguée par Atatürk à la République Turque:

“…..La possibilité d’une opération militaire sur la Turquie a été considérée et éliminée. D’abord parce qu ‘il était certain que la résistance turque serait considérable et rendrait l’opération incertaine et dangeureuse. D’autre part, il était difficile d’attirer la Turquie dans l’orbite de l’Axe,… parce qu’il était impossible de voir quel avantage politique pourrait être offert en échange, à la Turquie. Le Fuhrer sait que la Turquie n’aimerait guère qu’on lui promette le territoire de l’un des pays voisins.” (Ciano’s Diplo­matie Papers, London 1948, p. 435).

Nous savons d’autre part comment le Fuhrer s’était rallié certains pays en leur faisant de larges promesses concernant les territoires de pays voisins.

Le Secrétaire Général des Nations Unies avait raison de souligner que les idées de Kemal Atatürk continuent à éclairer les problèmes de notre époque. Voici quelques idées exprimées par Mustafa Kemal Atatürk, dans les années 20 et 30, au sujet de la paix mondiale et de la coopération entre les nations:

“Les nations du monde appartiennent à une même famille, ou sont en voie de le devenir… On doit penser à la paix et à la prospérité des nations du monde entier, comme on pense à l’existence et au bonheur de sa propre na­tion… Oeuvrer pour le bonheur des nations du monde, revient en somme à tâcher d’assurer la paix et le bonheur de sa propre nation “.

“Il est naturel que les dirigeants recherchent les moyens d’assurer d’abord le bonheur de leur propre peuple. Mais ils doivent souhaiter que ce même bonheur soit partagé par tous les autres peuples”.

“Si le calme et la bonne entente ne régnent pas dans le monde et entre les nations du monde, une nation a beau faire pour elle-même, elle est pri­vée de tranquillité. Nous ne pouvons pas savoir si un événement que nous croyons très lointain ne nous atteindra pas un jour. C’est pourquoi, il faut considérer l’ensemble de l’humanité comme un seul corps et une nation comme un organe de celui-ci.

…La douleur qui affecte le bout d’un doigt de ce corps est ressentie par tous les membres. S’il y a un malaise dans un coin du monde, gardez-vous de dire: qu’est-ce que cela me fait? Si un malaise se manifeste, il nous faut nous y intéresser comme s’il s’était produit parmi nous”.

(Utkan Kocatürk, op. cit, p. 328J.

Est-il nécessaire de rappeler que ces idées furent exprimées par Mus-tafa Kemal Atatürk, cet exceptionnel homme d’Etat, longtemps avant la création de l’Organisation des Nations Unies et de ses institutions spécia­lisées. Le Préambule de l’Acte Constitutif de l’Unesco déclare avec raison

que “les guerres prennent naissance dans l’esprit des hommes. C’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix. “

Atatürk déclarait, en 1931, que:

“Pousser les hommes à s’entr ‘égorger sous prétexte d’assurer leur bonheur, c’est un procédé inhumain et extrêmement déplorable. Le seul moyen de rendre les hommes heureux, c’est de les amener à s’aimer les uns Us aut­res, d’accomplir avec énergie les actes propres à assurer la satisfaction de leurs besoins physiques et moraux.. “(Utkan Kocatùrk, op. cit., p. 323).

Et, en 1935, à une époque où les signes précurseurs de la Seconde Guerre Mondiale étaient déjà visibles à l’horizon, il continuait a prêcher des principes qui furent acceptés— à la fin de la grande tragédie – comme le fondement des Nations Unies:

“…Si l’on souhaite une paix durable —disait Atatürk—il faut prendre, à l’échelle internationale des mesures tendant à améliorer le sort des mas­ses. Il faut que dans l’ensemble du genre humain, la faim et l’oppression fassent place à la prospérité et à la liberté”.

“Les citoyens du monde doivent recevoir une éducation tendant à les éloig­ner de tout sentiment d’animosité et de haine”. (AxaXûrk’un Soylev ve Demeçleri – Discours et Déclarations de Atatürk, Vol. III, Ankara, ‘954. A 97)-

V – LARGEUR D’ESPRIT ET NOBLESSE DE COEUR — QUELQUES TÉMOIGNAGES SUR SA PERSONNALITÉ.

Atatürk était sans doute un chef militaire génial, exrêmement coura­geux. Il était d’un sang froid exceptionnel. Mais il avait du coeur. On l’a vu pleurer la mort d’un compagnon; on l’a vu regardant avec des yeux humides les corps des jeunes soldats, sur un champ de bataille. Un am­bassadeur britannique, Sir Percy Loraine, qui l’a connu de près, a écrit que l’exemple de Kemal Atatürk prouve qu “une tête froide ne signifie pas toujours un coeur froid”. (Kemal Atatürk, An Appréciation, Edinburg, 1948).

Le lendemain de la grande victoire à Dumlupinar, contemplant le champ de bataille jonché de morts et de matériel abandonné, il ne cache pas sa tristesse et il dit à son officier d’ordonnance:

“Ce que tu vois n ‘est pas à l’honneur de l’humanité. Mais ils nous ont at­taqué, nous nous sommes défendus et voilà ce qui est arrivé. A qui est la faute?”

Kemal Atatürk avait dicté un message pour être lu lors d’une cérémo­nie de commémoration devant les cimetières des soldats tombés à Galli-poli (Dardanelles). Une partie de ce message se trouve aujourd’hui inscrit sur l’un des monuments érigés en Australie à la mémoire du corps expé­ditionnaire australien et néo-zélandais (les ANZAC) qui avait participé en 1915 —sous le drapeau de l’empire britannique— aux batailles des Dardanelles.

Voici le texte de ce message de Kemal Atatürk:

“Soldats qui avez versé votre sang et avez perdu votre vie sur le sol de ce pays!… Reposez en paix et en toute quiétude… Vous êtes, fraternellement, côte à côte avec nos propres soldats tombés… Vous, mères qui avez envoyé des pays lointains, vos enfants à la guerre… Séchez vos larmes… Vos en­fants sont dans notre sein… Ils reposent en paix. Après avoir donné leur vie sur cette terre, ils sont devenus nos propres enfants”. (Akil Aksan, op. cit., p. 114; Utkan Kocatùrk, op. cit., p. 324).

Ce message révèle une largeur d’esprit et une noblesse de coeur exrê­mement rares. Il vise à supprimer les rancunes et à rapprocher les hom­mes.

Le général français Gouraud qui avait été blessé aux Dardanelles et y avait perdu un bras, était revenu en Turquie en 1930. C’était à l’occasi­on de l’inauguration du monument aux morts des Dardanelles. Il expri­ma son admiration pour les Turcs, qui, aux Dardanelles, avaient rempli si noblement et si courageusement leur devoir envers leur patrie. Il fut ac­cueilli avec les honneurs militaires. Atatürk le reçut et le garda pendant deux heures.

L’ambassadeur de France, Charles de Chambrun, a écrit les lignes sui­vantes au sujet de cette rencontre:

“…Je n’oublierai jamais ce jour… C’était à Ankara, la veille de l’inaugu­ration du monument aux morts des Dardanelles. Les deux survivants se te­naient debout face à face. Il n’y avait plus de tranchées entre eux. Le ciel était serein. L’oeil bleu de France du général Gouraud croisait l’oeil d’acier de Mustafa Kemal. Me montrant avec émotion la manche vide de son in­terlocuteur… Mustafa Kemal, se penchant vers moi, dit à voie basse: “Son bras glorieux qui repose dans la terre turque est un lien infiniment précieux entre nos deux pays”. (Hommage à Mustafa Kemal, le Figaro, 11 novembre 1938).

Puisque nous en sommes aux souvenirs de l’Ambassadeur de France, le comte de Chambrun, citons un autre témoignage de cet éminent diplo­mate. Témoignage fort intéressant puisqu’il concerne la première rencon­tre entre Atatürk et le premier ministre grec M. Venizelos.

M. Venizelos avait joué un rôle actif lors de l’occupation des provin­ces turques de l’Anatolie occidentale par les armées grecques. Kemal Atatürk était l’homme qui avait détruit les chimères anatoliennes de M. Venizelos.

Mais, immédiatement après le conflit armé et malgré des souvenirs extrêmement douloureux, Atatürk et Venizelos avaient montré assez de sagesse pour nouer des relations amicales entre les deux pays.

M. Venizelos vint en Turquie et visita Mustafa Kemal. L’ambassadeur de France, le comte de Chambrun, dans un livre intitulé “Traditions et Sou­venirs” (Paris 1952) nous relate ainsi les impressions de M. Venizelos sur Kemal Atatürk:

“…Je revois M. Venizelos sortir d’un dernier entretien avec Mustafa Ke­mal. Tout ému de la réconciliation qui venait d’être scellée, l’oeil luisant sous ses lunettes d’or, encore trépidant, la bouche ouverte, il ressemblait à Ulysse dont il avait k profil…

“C’est un très grand homme, me dit-il, je n ‘ai jamais rencontré de général d’armée ayant une telle largeur d’esprit, une telle connaissance du gouvernement”. (Cité dans “Atatürk”, publié par la Commission Na­tionale Turque de l’Unesco, Ankara, 1963, p. 166).

L’écrivain français Claude Farrère qui l’a connu pendant la Guerre d’Indépendance attire l’attention à certains traits de sa personnalité:

“Une incroyable maîtrise de soi; une volonté que rien ne plie; enfin, la plus patiente et la plus fixe puissance d’attention et de réflexion.. .Nous causons. Nouvelle étrangeté: cet homme écoute quand ses interlocuteurs par­lent. Quiconque a fréquenté des hommes d’Etat sait que rien n’est plus ra­re… “(Turquie Ressuscitée, Paris, 1930,/). 106-108).

Selon Noëlle Roger, qui l’a connu également:

“Le secret de ses réussites? Il mûrit longuement en lui-même chacune de ses entreprises, sans rien laisser au hasard, réglant les moindres détails”. (En Asie Mineure, Turquie du Gazi, Paris, 1930, p. 70-71).

“Sa présence, son regard, sa parole suffisent à convain­cre les plus hostiles… Transformer ses ennemis en adeptes fidèles, n’est — ce pas la plus précieuse et la plus rare prérogative d’un chef?… Extraor­dinaire ascendant de cet homme: ïl peut demander à ses équipes l’impossib­le et l’obtenir” (Anadolu, La Turquie de Kemal Atatürk, Paris, 1938).

L’ambassadeur des Etats – Unis d’Amérique à Ankara, Charles H. Sherrill écrit:

“Une nation qui produit de grands hommes est une grande nation… Il n’y a pas aujourd’hui, dans le monde, un homme d’État supérieur à Mustafa Kemal”. (A Year’s Embassy to Mustafa Kemal, New York, London, 1934).

M. René Marchand nous relate les impressions d’autres diplomates en poste à Ankara, au sujet du fondateur de la République Turque:

“— C’est l’homme du siècle, disait de lui l’ambassadeur d’Angleterre, Sir George Clerk.

— Je n ‘ai jamais vu personne exercer sur un peuple un ascendant aussi irré­sistible, m’avouait M. Potemkine de l’ambassade des Soviets…”

Et M. René Marchand ajoute:

“…Effectivement, militaire et politique de génie — alliance qui se rencontre si rarement — Mustafa Kemal domine notre époque.

Sa vie? — Une lutte ininterrompue pour son pays. Une volonté inflexible de la servir. Une franchise de soldat incapable d’intrigues”. (Le Réveil d’une Race, Paris, 1927, p. 26-28).

Voici un autre témoignage émanant de l’ambassadeur britannique Sir Percy Loraine qui l’a connu de près:

“..Je suis sûr que Kemal Atatürk était un homme tout à fait extraordinai­re. Il semblait tout simplement ne pas savoir ce que c’est d’être effrayé de­vant un danger ou d’hésiter devant des difficultés.

Devant chaque problème et dans chaque situation, il avait le don de séparer, immédiatement et sans effort apparent, ce qui était essentiel de ce qui ne l’était pas. Il le faisait par un don instinctif que je n ‘arrive pas à nommer parce que je ne l’ai jamais rencontré en aucune autre personne.

…Une intense vitalité se manifestait dans chacun de ses regards, chacun de ses gestes et même en état d’immobilité. Son esprit et son corps semblaient être des ressorts prêts pour l’action. C’est un trait caractéristique de l’homme qu ‘après être élu Président, il ne remit jamais son uniforme militaire — qui était pourtant tellement glorieux”.

Et l’ambassadeur Sir Percy Loraine continue:

“Le pouvoir n’a jamais tourné la tête de Kemal Atatürk. Il était incapable de petitesse. Le bien-être du peuple turc était son premier souci: il chercha ce bien-être dans la paix, la sécurité, le progrès et la fraternité, jamais dans la guerre et la conquête”. (Kemal Atatürk, An Appréciation, Edinburg, 1948, texte d’un entretien à la B.B.C. au dixième anniversaire de la mort d’Atatürk).

M. Albert Sarrault, ancien ministre et ambassadeur de France auprès de Mustafa Kemal, souligne “la valeur intellectuelle hors série qui lui a conféré le double don du commandement militaire et du génie de l’organisation civile”. Il qualifie Mustafa Kemal de la façon suivante:”… un héros admirable, un sau­veur, un soldat glorieux, un homme d’Etat de premier plan”. Il rappelle que Mustafa Kemal avait “assuré l’indépendance nationale, arrachant en fin de comp­te aux Alliés, qui avaient morcelé sa patrie dans ce traité de Sèvres contre lequel Mustafa Kemal s’était révolté, le traité de Lausanne de 1922, qui accordait à L Turquie libérée les hautes satisfactions politiques et morales que le Gazi avait vou­lues”.

L’ambassadeur de France A. Sarrault continue en rappelant que “…si l’Europe, par l’égarement de ses erreurs, le contraint à se retourner vers une Asie qui lui tend les bras, il le fera. Mais en principe il ne le veut pas… Sa pensée reste toute influencée du libéralisme et de la culture des idées de cet Occident. “ (Mon Ambassade en Turquie, Paris 1953, p. 6-12).

Selon Albert Sarrault, “quiconque saura comprendre et honorer tout ce qu’il y a de noble et de grand dans l’effort de rénovation nationale auquel s’évertue le patriotisme turc trouvera aisément vers lui le chemin sûr et direct d’une amitié qui, lorsqu’elle s’est donnée, ne réserve à qui s’y confie ni traîtrise ni déception.” (Préfa­ce à l’ouvrage de J. Deny et R. Marchand, Turquie Nouvelle, p. 5).

Et voici finalement le témoignage d’un professeur suisse, Eugène Pit-tard, qui a eu l’occasion de connaître Mustafa Kemal Atatürk et de colla-barer avec lui sur des sujets scientifiques:

“…J’ai vécu (en Turquie) à des époques diverses, assez en arrière de nous,entre 1901 et 1925. En 1928, j’ai séjourné à Ankara et dans plusi­eurs régions de l’Anatolie. ïsmet ïnonù m’avait dit alors: “Revenez dans dix ans, vous constaterez, en toute objectivité, ce que nous aurons pu fai­re”.

Je suis revenu exactement après ce laps de temps. Et j’ai constaté des choses prodigieuses… L’homme qui en fut le principal auteur s’appelait Mustafa Kemal Pacha… L’Occident ne connaît pas assez ce qu’a été, ce qu’on peut appeler sans exagération le miracle turc. Il pourrait y trouver bien des leçons…” (“Belleten, Vol. III, no. 10, avril 1939, p. 175-180).

VI – ATATÜRK, LEADER DE LA MODERNISATION ET DU DÉVELOPPEMENT – RÉFORMES RADICALES

Atatürk, leader de la modernisation et du développement dans la paix, a brisé les chaînes qui empêchaient le pays de s’adapter aux réalités d’un inonde que la Renaissance, la révolution intellectuelle et scientifique, les grandes découvertes, la révolution industrielle avaient profondément transformé.

Pour Mustafa Kemal, les chaînes qui empêchaient le développement, c’était d’abord le caractère partiellement théocratique de l’Etat; c’étaient les institutions médiévales et le système juridique qui, dans certains do­maines, n’avait pas évolué à cause de son caractère dogmatique; c’était un système d’éducation plongé dans la “scolastique”; c’était le statut de la femme dans la société et dans la famille; c’étaient l’ignorance, l’anal­phabétisme; c’étaient des superstitions qui non seulement étaient incom­patibles avec la raison et la science contemporaines, mais étaient tout à fait contraires à une juste interprétation de la religion; c’étaient les “capi­tulations” accordées aux pays européens, etc.

Pour briser ces chaînes, Kemal Atatürk entreprend toute une série de changements révolutionnaires et de réformes radicales.

Dès 1922, il fait le tour du pays. Il parle directement au peuple:

“Nous ne pouvons pas fermer les yeux et supposer que nous vivons isolés du monde. Nous ne pouvons pas nous désintéresser du monde qui nous entou­re… Au contraire, nous allons, en nation cultivée, en nation développée, vivre sur k plan de la civilisation contemporaine. Cette vie n’est possible que si l’on prend pour guides la raison et la science”.

Au Congrès économique d’Izmir, il dit:

“…Il importe que l’âge de l’économie fasse justice de cette philosophie qui, de la pauvreté fait une vertu; on a causé beaucoup de torts à ce peuple, pour avoir donné une fausse interprétation de cette philosophie”‘(1923).

En 1924, lors d’une cérémonie de commémoration sur le champ de bataille de Dumlupinar, scène de la victoire finale et décisive qui couron­na de succès la Guerre d’Indépendance, Mustafa Kemal prononce un dis­cours. Il ne s’attarde pas sur les événements du passé. Il ne se contente pas d’analyser la victoire militaire, pourtant si récente, si actuelle. Il regarde en avant… Il est l’homme de l’avenir, l’homme du progrès… Il ne pen­se qu’au développement de la nation dans la paix. Voici ce qu’il dit dans ce discours historique:

“Devant notre nation, qui est apte à toutes les ascensions, à tous les prog­rès, il faut balayer les obstacles qui entravent sa marche sur la voie du Re­nouveau National”.

Il est difficile d’énumérer et d’analyser en détail, dans le cadre res­treint de cette étude, tous les changements révolutionnaires et les réformes radicales qui furent réalisés en Turquie sous la présidence de Kemal Atatürk. On se contentera d’en rappeler les principaux.

Mustafa Kemal qui venait de sauver sa nation de l’occupation étrangère, commence ses réformes en la délivrant également de la dynastie théocrati-que.

A – Abolition du Sultanat et du Califat:

Le principe de la souveraineté nationale avait été une des idées mot­rices de la Guerre d’Indépendance. Le régime d’Ankara, était de facto une République.

La Grande Assemblée Nationale avait proclamé dès 1920 que “la sou­veraineté appartient, sans restriction ni condition, à la nation. La Constitution de 1921 et celle de 1924 adoptèrent le même principe. En 1921 Mustafa Ke­mal défendait le principe de la souveraineté nationale en disant:

“La nation a conquis sa souveraineté… Celle-ci ne peut être ni aliénée, ni abandonnée ou confiée à une personne… “

D’après la Constitution du 20 janvier 1921, “le pouvoir législatif et la compétence executive résident dans la Grande Assemblée Nationale qui est l’unique et véritable représentant de la Nation “.

En 1923, Mustafa Kemal déclarait ceci:

“Le monde entier doit savoir qu’à la tête de cet Etat et de cette Nation, il n’y a aucune puissance, aucune autorité en dehors de la souveraineté natio­nale”.

Quand les Alliés exprimèrent le désir de voir la Turquie représentée à la Conférence de Paix de Lausanne par une délégation du gouverne­ment ottoman d’Istanbul —à laquelle participeraient quelques délégués d’Ankara— la Grande Assemblée Nationale décida d’abolir immédiate­ment la monarchie.

Le sort des négociations de paix ne pouvait être confié à un gouver­nement qui —résidant à Istanbul, ville occupée par des troupes étrangè­res— n’avait point facilité la tâche du gouvernement représentatif d’Anka­ra. La Grande Assemblée Nationale d’Ankara décida que le gouverne­ment du Sultan avait perdu toute légitimité et avait disparu, de jure et de facto, depuis l’occupation d’Istanbul par les armées étrangères.

La Turquie fut représentée à Lausanne par la délégation de la Gran­de Assemblée Nationale, présidée par Ismet înonù, le proche collaborateur de Kemal Atatürk.

Le système de gouvernement appliqué depuis 1920 à Ankara était ré­publicain, par son essence et son caractère. Après la signature du Traité de Paix de Lausanne (24 juillet 1923), la République fut proclamée offîci-lement (29 novembre 1923). Mustafa Kemal fut élu à la Présidence de la nouvelle République. Ankara, centre de la lutte nationale, devint la capi­tale de l’Etat.

Après la destitution du Calife Vahdeddin — qui s’était réfugié aux forces d’occupation anglaises — Abdulmedjid Efendi avait été élu comme Calife par la Grande Assemblée Nationale. On l’avait informé que la sou­veraineté appartenait désormais à la nation et que Califat n’avait pas le droit de s’ingérer à la conduite de la politique de l’Etat. Mustafa Kemal avait récusé toutes les suggestions tendant à reconnaître au Calife des pouvoirs temporels:

“Je répète une fois de plus et catégoriquement que la nation est, sans con­ditions ni restrictions, le maître de la souveraineté. La souveraineté est in­divisible. Elle ne peut être partagée eu aucune manière. Quiconque, possé­dant le titre de calife ou tout autre titre, ne peut prétendre participer à la souveraineté et au destin de la nation. La nation ne le permettra absolu­ment pas”.

En 1924, on commença à voir que le Califat ne pouvait co- exister avec le nouveau régime. Ceux qui n’étaient pas contents de la proclamati­on de la République essayaient de se servir du Califat pour satisfaire leurs passions politiques. Il était évident que l’existence d’un poste de Calife rendait difficile la laïcisation de l’Etat et la réalisation des réformes socia­les. D’autre part, certaines personnalités étrangères (comme l’Aga Khan, qui pourtant avait défendu pendant la Guerre Mondiale la cause de l’An­gleterre en critiquant violemment le Sultan – Calife) essayèrent de s’immis­cer dans les affaires intérieures de l’Etat. L’Angleterre et certains de ses alliés essayaient d’affaiblir l’influence de Mustafa Kemal dans leurs colonies et de déstabiliser la jeune République en feignant de défendre “les droits du Calife”.

Afin d’empêcher toute ingérence étrangère dans les affaires de la jeune république et afin de rendre impossible tout retour à l’absolutisme théocrati-que, le poste de Calife —détenu héréditairement par les sultans— fut aboli à son tour (le 3 mars 1924).

B – Réforme et laïcisation de l’Education Nationale — Essor dans le Domaine de l’Instruction Publique.

Le même jour (le 3 mars 1924), la Grande Assemblée Nationale adopta la “Loi sur l’Unification de l’Enseignement” (Tevhid-i Tedrisat Kanu-nu). Cette loi qui constitue un des piliers les plus importants de la révolu­tion kémaliste mit fin à la “dualité” de l’enseignement.

Les anciens “médressés” (c’est-à-dire les écoles d’enseignement religi­eux) continuaient à occuper une place prépondérante dans le système de l’éducation nationale. Or, ces écoles qui pendant les premiers siècles de l’Empire Ottoman étaient de véritables centres de lumière, ces écoles où autrefois on enseignait les mathématiques, les sciences exactes, la géograp­hie et l’astronomie, à côté d’autres disciplines, n’avaient pas été capables de s’adapter aux développements des siècles récents. Elles s’étaient noyées dans la “scolastique”. Les “écoles de quartier” dispensaient également une éducation tout à fait insuffisante et de caractère religieux. “Autrefois, écrit Théophile Gautier, c’est de l’Orient que descendaient, comme d’un centre de lumière vers les régions obscures de l’Occident, les religions, les scien­ces, les arts, toutes les sagesses et toutes les poésies” (cité par Ed. Herriot, op. cit., pages 8-9). Mais les temps avaient changé. Le “médressé” n’avait pas pu suivre la révolution intellectuelle et scientifique. Il était une institution fermée aux jeunes filles, donc à la moitié de la jeunesse. La méhode in-ductive, le laboratoire, l’observation et l’analyse scientifiques n’avaient pas pu traverser le seuil de ces institutions archaïques. Pour des raisons religi­euses, plusieurs branches des beaux-arts n’étaient pas admises dans ces écoles. Les langues européennes n’étaient pas enseignées.

Au début du 19 ème siècle, on commença à comprendre que les médressés ne pourraient plus répondre aux besoins du pays. L’Etat déci­da de créer un système d’éducation en dehors des médressés pour former ses cadres et il ouvrit des écoles modernes. Ce mouvement s’amplifia pendant la période du Tanzimat (période de réforme). De sorte que, au dé­but de l’ère républicaine, il y avait trois systèmes parallèles d’éducation: les “écoles de quartier” et les anciens “médressés”; les écoles modernes en nombre très limité; et les écoles étrangères (ouvertes pour la plupart par des fondations religieuses). Il était impossible de renforcer l’unité nationa­le, de séculariser et de moderniser la société turque sans créer d’abord un système d’éducation nationale, unifié et laïque.

Mustafa Kemal Atatürk avait toujours attaché une grande importance à l’éducation et à la culture; ce chef exceptionnel avait convoqué en 1921, en pleine Guerre d’Indépendance, à la veille de la bataille décisive de Sa-karya, un “Congrès de l’Education Nationale” à Ankara. C’étaient les jours le plus difficiles de la lutte nationale. Mustafa Kemal prononça le “discours d’inauguration” du Congrès. Rappelant aux enseignants que le vrai salut du pays ne pourrait être réalisé que grâce à un nouveau systè­me d’éducation nationale conforme aux besoins du pays et aux nécessités contemporaines, il leur dit:

“Je suis convaincu que les procédés d’éducation et d’instruction suivis jus-qu ‘ici ont été le facteur le plus important dans le déclin de l’Empire Otto­man…

…Je ne doute pas que notre peuple, obligé de lutter dans le domaine intel­lectuel et sprituel comme il se bat les armes à la main, ne fasse preuve d’autant de valeur dans l’une que dans l’autre combat… …Aux enfants de la patrie qui se préparent pour l’avenir, je conseille de ne baisser le front devant aucune difficulté, de travailler avec une patience et une constance inlassables; aux parents de la jeunesse des écoles, je conseille de ne reculer devant aucun sacrifice pour permettre à leurs enfants d’achever leurs études”(1921).

Selon Kemal Atatürk,:

“Les membres du corps enseignant sont les éléments les plus respectables de la communauté humaine”‘(1923).

Il dira plus tard:

“Ce sont les enseignants qui sauvent une nation. Une communauté qui ne dispose pas de professeurs, d’instituteurs ne peut être considérée comme une nation. On peut parler, dans ce cas, d’une masse, mais pas d’une nation”

“C’est l’éducation qui, ou bien permet à une nation de vivre libre, indépen­dante et en société évoluée ou bien conduit une nation à l’esclavage et à la misère.

“Au regard de la puissance d’une humanité qui perce les montagnes, par­court les deux, découvre, élucide, explore toute chose, depuis les atomes jusqu’ aux étoiles, les peuples qui essayent de poursuivre leur route dans un état d’esprit hérité du Moyen-Age et guidé par des superstitions sont condamnés à disparaître ou à déchoir dans la servitude”(1924).

Selon Mustafa Kemal, les armées turques avaient été victorieuses, parce que dans l’organisation, la formation et la conduite des armées, la science et la technologie moderne avaient été le principal guide. Pour ob­tenir des victoires dans d’autres domaines, il était essentiel de moderniser, de rationaliser l’éducation. (Discours aux enseignants, Bursa, octobre 1922).

Au sujet de Y unification de l’éducation nationale l’attitude de Mustafa Kemal était claire et ferme:

“La Nation turque qui veut avoir une place honorable dans la famille civi­lisée du monde, ne peut livrer l’éducation de ses enfants à deux sortes d’institutions si différentes l’une de l’autre, l’école et la médressé: tant que l’éducation et l’enseignement n ‘auront pas été unifiés, n ‘est-ce pas s’occuper d’absurdité que de chercher à créer une nation dont les membres auraient la même mentalité?”(1924).

“Les centres de culture de notre nation et de notre pays doivent être unifiés. Tous les enfants du pays, garçons et filles, doivent recevoir la même éducation, conforme aux besoins de notre agi? “(1924).

Il est clair que la Turquie actuelle doit rester fidèle au principe de “l’unification de l’enseignement” et être très vigilante au sujet de la laïcité de l’enseignement. Toute érosion dans l’application de ces principes vi­taux constitue un danger pour l’avenir du pays. Le legs de Kemal Atatürk au sujet de la laïcisation complète de l’éducation doit être préser­vé avec soin. Certaines tendances visant à augmenter démesurément le nombre et la capacité des écoles “professionnelles” établies pour former le personnel des institutions religieuses doivent être arrêtées. Il ne faut pas perdre de vue, que des “cours” irréguliers ou clandestins organisés par des associations ou des fondations, peuvent également constituer une me­nace réelle contre l’unité et la laïcité de l’éducation nationale.

Après l’unification de l’enseignement les réformes kémalistes se succè­dent: L’enseignement primaire dans une école d’Etat devient obligatoire pour tous les enfants, garçons ou filles. Il est gratuit comme sont gratuits l’enseignement secondaire, technique et professionnel et —pratiquement— l’enseignement supérieur.

Le nombre des bourses d’Etat, le système d’internat gratuit sont élar­gis de façon à assurer plus de “mobilité sociale” et de donner aux enfants et aux jeunes, doués mais privés de moyens matériels, la possibilité de poursuivre leurs études.

Des facultés, des écoles supérieures, des Universités modernes sont ouvertes. Des académies, des instituts pour les beaux-arts sont fondés. La musique, le théâtre, la peinture, la sculpture (même les arts qui étaient autrefois prohibés) sont encouragés.

Des cours sont organisés pour l’éducation des adultes et pour com­battre l’analphabétisme.

Pour comprende l’ampleur de l’effort accompli par la jeune Républi­que Turque, il convient peut-être de citer quelques chiffres concernant l’éducation et de comparer la situation actuelle à celle qui existait en 1923, date de l’élection de Kemal Atatürk à la Présidence de la Républi­que.

Entre 1923 et 1985, le nombre des écoles primaires est passé de 4800 à 48.533. Le nombre des élèves des écoles primaires est passé de 336.000 à 6 millions et demi. Et le nombre des instituteurs dans les écoles primai­res est passé de 10.238 à plus de 210.427.

Pour le premier cycle de l’enseignement secondaire, le nombre total des élèves est passé, depuis la proclamation de la République, de 5.900 à un million et demi. Entre 1923 et 1985, le nombre des lycéens est passé de 1241 à 584.000 (Ces chiffres ne comprennent pas l’enseignement tech­nique et professionnel qui a connu le même essor, le nombre des élèves atteignant 576.000 en 1985. Mais le volet “technique” a besoin d’être ren­forcé).

En 1923 une Université digne de ce nom n’existait pas. La Turquie possède aujourd’hui une dizaine d’Universités très développées et une quinzaine d’ Universités qui sont en voie de développpement, dans diffé­rentes régions du pays. Le nombre des étudiants dans les Universités, académies et écoles supérieures est passé de 2900 en 1923 à 398.000 en 1985-

Multiplier par 100, 200 et même 400 le nombre des élèves dans tel ou tel niveau de l’éducation nationale n’était pas une tâche facile. Laqualité de l’enseignement en a parfois souffert. Mais, globalement, le progrès a été énorme. Le nombre total des élèves et étudiants en 1986 se rapproche de la population entière qui vivait dans le pays en 1923 .

c— l ‘émancipa tion de la femme.-

La réforme de l’éducation est suivie par l’émancipation de la femme. Le nouveau Code Civil, adopté en 1926, reconnaît aux femmes tous leurs droits civils. Le code Civil abolit la polygamie; il abolit également la “répu­diation” de la femme par une décision unilatérale du mari. Selon la nou­velle loi, la femme et l’homme auront des droits égaux en ce qui concerne le marriage, le divorce, la succession, le droit au travail et à l’éducation. Les femmes qui étaient enfermées derrière “le voile” sont sauvées, non seu­lement du voile, mais d’un statut juridique subalterne. Les écoles, les professions qui étaient fermées aux femmes leur sont ouvertes.

Les droits politiques des femmes ne tardent pas à suivre les droits civils et sociaux. En 1930, la femme turque obtient le droit de vote et d’éligibi­lité aux élections municipales. En 1934, elle obtient le droit de vote et d’éligibilité au parlement (ceci, à une date ou les femmes n’avaient pas encore obtenu ce droit dans beaucoup de pays européens).

La Turquie devient un des premiers pays où les femmes accèdent non seulement à la profession d’avocats, mais aux sièges de juges dans les cours suprêmes: Conseil d’Etat, Cour de Cassation.

La Turquie possède aujourd’hui -grâce aux réformes kémalistes- un très grand nombre de personnes appartenant au “beau sexe” qui sont mé­decin, avocat, diplomate, juge, journaliste, écrivain, officier des forces ar­mées. Des femmes turques excellent comme peintre, musicienne ou pro­fesseur. Elles sont élues ou nommées recteur d’Université ou doyen de fa­culté, ambassadrice, ministre, vice-présidente de l’Assemblée Nationale. Je dois souligner qu’aujourd’hui le nombre des institutrices est proche de ce­lui des instituteurs.

Si la Turquie n’a pas eu beaucoup de “suffragettes” ou des combat­tantes renommées de “libération féminine”, c’est probablement parce qu’il ne leur restait pas beaucoup à faire.

L’émancipation de la femme turque et l’égalité complète de droits qu’elle a obtenue— sans parallèle dans les pays islamiques— ont été réa­lisées sous la direction de Mustafa Kemal en peu d’années et sans rencontrer beaucoup d’opposition. Avant de réaliser une réforme, il avait l’habitude de voyager dans le pays et d’expliquer ouvertement au peuple ses intentions.

En 1925, il disait ceci:

“Au cours de mon voyage, non seulement dans les villages mais dans les bourgs et les villes, j’ai constaté que nos concitoyennes dissimulaient soigneu­sement leur visage et leurs yeux. Mes chers concitoyens, ceci est un peu le résultat de notre égoisme.

Les femmes sont comme les hommes douées de raison et d’intelligence; elles doivent montrer leur visage au monde et suivre attentivement de leurs yeux ce qui s’y passe; il n’y a rien d’effrayant à cela.

Déjà en 1923, avant la laïcisation du Droit, il avait dit:

“…Jamais notre foi n’a prescrit que les femmes dussent retarder sur les hommes. Dieu ordonne au contraire que musulman et musulmane acquiè­rent conjointement science et culture. Femmes et hommes sont également te­nus de rechercher la science et la culture… “(U. Kocaturk, op. cit., p. 95).

Kemal Atatürk a souvent rappelé que si les hommes avaient lutté con­tre l’envahisseur, sur le front, les femmes turques —derrière le front— avait mis en valeur les ressources du pays et avait transporté des obus sur leurs épaules; qu’elles n’étaient ni moins intelligentes, ni moins vertueu­ses; qu’elles étaient aussi douées que les hommes.

Il disait:

“…Toutes les grandes réussites sont réalisées grâce aux enfants élevés par des mères valeureuses”.

“…C’est sur les genoux de la mère que l’enfant reçoit sa première éducation… Il faut donc que nos femmes s’initient, elles aussi, aux sciences et connaissances modernes et gravissent tous les échelons de l’enseignement, à l’instar des hommes… Elles marcheront dans la vie sociale côte à côte avec les hommes, leurs égales et leurs auxiliaires” (1923; U. Kocaturk, op.cit., 98).

Et il ajoutait:

“…Une société qui se contente de voir un seul des sexes qui la composent s’adapter aux conditions modernes, se condamne par avance à rester plongée —plus qu’à moitié— dans la faiblesse”. “Est-ilpossible —disait-il— que la moitié d’un corps social puisse s’élever vers les hauteurs, tant que l’autre moitié restera enchaînée au sol?” (1925, Atatürk’ûn Sôylev ve Demeç-leri – Discours et Déclarations de K. Atatürk, Vol. II, Ankara 1959, A 216).

Des associations de femmes de pays lointains avaient certainement raison de proclamer, après sa mort, que “Mustafa Kemal Atatürk a été l’un des plus grands champions des droits des femmes que le monde ait jamais vu”.*

D – L’Adoption du Nouvel Alphabet Turc

Une autre réforme capitale, —et qui témoigne du courage et du gé­nie de Kemal Atatürk — est celle de l’alphabet.

Un nouvel alphabet turc, basé sur les caractères latins, facile à app­rendre et conforme aux sons de la langue turque, est adopté par une loi —après des études approfondies par un comité d’experts (Novembre 1928).

L’ancien alphabet n’avait pas de lettres correspondant aux principales voyelles de la langue turque et il fallait des années pour apprendre à lire et à écire correctement. Avec le nouvel alphabet —qui est tout à fait pho­nétique, chaque lettre correspondant à un seul son quelle que soit sa pla­ce dans le mot — les écoliers turcs arrivent à lire et à écrire correctement au bout de quelques mois.

Avec l’ancien alphabet, il fallait aux imprimeurs 612 casiers typograp­hiques, rien que pour les lettres minuscules. Avec le nouvel alphabet —basé sur l’alphabet latin — il n’en faut que vingt-huit.

Il fallait la volonté inébranlable d’un Kemal Atatürk pour réaliser d’un seul coup cette réforme que certains écrivains avaient préconisé de­puis le début du siècle. Il n’était pas facile de faire accepter avec enthou­siasme, à un peuple qui écrivait de droite à gauche depuis des siècles, de commencer à écrire un beau matin de gauche à drotie. Des écoles dites “Ecoles de la Nation” furent ouvertes pour les adultes. Kemal Atatürk donna l’exemple en enseignant lui-même, au peuple, devant un tableau noir, le nouvel alphabet. Dès que la réforme fut adoptée, Atatürk n’utilisa plus l’ancienne écriture, même dans sa correspondance privée.

A ceux qui disaient qu’une telle réforme ne pouvait être introduite que très graduellement et qu’elle nécessiterait au moins une quinzaine d’années, Atatürk avait répondu:

“Si cette réforme n ‘est pas réalisée et acceptée par le peuple en trois mois, elle ne le sera jamais “.

La réforme fut appliquée avec énergie et avec grand succès.

La lutte contre l’analphabétisme n’était pas une tâche facile, étant donné la rareté des ressources disponibles, l’éparpillement des villages, les difficultés de communication, le nombre insuffisant des enseignants et des écoles, l’absence d’un réseau routier et l’expansion rapide de la populati­on. Malgré tous ces obtacles, la Turquie républicaine a obtenu des succès remarquables dans la lutte contre l’analphabétisme. En 1923, le taux de ceux qui savaient lire et écrire était proche de 10 pour cent. En ce qui concerne la population féminine ce taux était encore plus bas, ne dépas­sant pas 3 pour cent. Grâce au nouvel alphabet, au grand essor dans le domaine de l’éducation nationale et à la construction des routes reliant plus de 40.000 agglomérations rulales aux centres urbains, le taux de ceux qui savent lire et écrire a largement dépassé les 80 pour cent. On peut dire que l’analphabétisme n’existe pratiquement plus dans les jeunes générations. Mais il ne faut pas oublier que le but assigné par Kemal Atatürk était de réduire le taux de l’analphabétisme à zéro. Ce but est désormais à portée de main et il faut tout faire pour l’atteindre.

E – Sécularisation du Droit — Séparation de l’Etat et de la Reli­gion — Autres Réformes.

L’ancienne législation basée sur des dogmes et difficile à adapter aux besoins de notre époque est remplacée par des codes modernes. Ap­rès le code civil, un code des obligations, un nouveau code pénal, les co­des de procédure civile et ciriminelle, le code du commerce et une série d’autres lois réorganisant l’Etat et l’économie sont adoptés.

La dualité de la juridiction prend fin par l’abolition des tribunaux reli­gieux et par la sécularisation complète de la justice.

Le principe de la laïcité, de la séparation de l’Etat et de la religion, devient un principe constitutionnel. Il faut préciser que ce laïcisme n’est nullement anti-religieux; il se distingue très nettement de l’athéisme mili­tant des régimes marxistes. Toutes les religions, les croyances sont respectées. Les prières sont faites librement à la mosquée, dans les églises et les synagogues. Le peuple turc qui est musulman dans sa très grande ma­jorité reste, en général, sincèrement attaché à ses principes religieux; mais l’Etat n’a pas de religion officielle et les affaires publiques sont condui­tes — non pas selon les ordonnances religieuses émanant des leaders reli­gieux — mais selon les exigences de la raison, selon les réalités du pays et du monde, conformément aux besoins et aux aspirations du peuple turc. Entre-temps le calendrier international remplace le calendrier lunaire. L’heure internationale est adoptée.

Le système métrique, si simple et si logique, remplace dans tout le pays, les anciens poids et mesures, extrêmement compliqués et qui vari­aient tellement selon les régions et les provinces qu’ils entravaient sérieu­sement le commerce intérieur et extérieur.

F – Réformes Economiques — Développement Agricole et industriel

Le paysan de l’Anatolie, appauvri à l’extrême par les guerres successi­ves, ne pouvait plus supporter la Dîme, impôt injuste et archaïque. La Dîme est abolie. Des impôts modernes, la taxation progressive sont intro­duits. Le crédit agricole est augmenté. Les coopératives sont encouragées. Toute une série de mesures sont prises et des organisations sont créées pour moderniser la technologie , améliorer la semence, les espèces et aug­menter la production dans le domaine agricole.

Si la population turque actuelle-qui dépasse les 50 millions- est mieux nourrie, incomparablement mieux habillée que les 10 millions de 1923, ce­ci est largement dû aux progrès accomplis pendant l’ère républicaine dans les domaines de la science, de la technologie, de l’éducation générale et professionnelle et dans la production agricole et industrielle. Depuis la proclamation de la République, la population de la Turquie a presque quintuplé (grâce à une paix ininterrompue, à des conditions de vie amélio­rées, aux mesures d’hygiène publique, à l’éradication de certaines maladi­es comme la malaria qui étaient très répandues du temps de l’Empire, etc); par contre, la production du blé a été multipliée par huit. Pour d’autres produits agricoles, cette augmentation est incomparablement plus grande.

Des lois ont été adoptées pour encourager l’industrialisation. Des En­treprises Publiques chargées de développer l’agriculture, l’industrie et de valoriser les ressources naturelles du pays entrèrent en action. Selon la conception de Kemal Atatiïrk, il était naturel et nécessaire que, dans un pays en voie de développement, l’Etat joue un rôle important dans le pro­cessus de modernisation et d’industrialisation. Mais selon lui, l’entreprise privée devait également être encouragée à investir, à produire pour le bi­en-être national, dans tous les domaines où elle pourrait être efficace et utile. Les deux secteurs, privé et public, pouvaient et devaient co-exister et se compléter, dans un système d’économie mixte.

Kemal Atatürk refusa de s’emprisonner dans la théorie du “laissez-fai-re” ou dans les dogmes collectivistes. La Turquie adopta d’une part des lois pour encourager l’investissement privé dans le domaine industriel. D’autre part, conscient du fait que le secteur privé manquait encore du capital, de l’esprit d’entreprise et des connaissances nécessaires pour assurer une industri­alisation assez rapide, l’Etat assuma le rôle de pionnier dans différents secteurs indutriels. Certes, la Turquie de Kemal Atatürk établit des plans quinquennaux d’industrialisation. Le premier de ces plans date de 1933. Mais les plans quinquennaux turcs ne furent nullement des plans collecti­vistes, centralistes. Kemal Atatürk a toujours pensé que le collectivisme éco­nomique et l’abolition des entreprises privées, signifieraient la suppression de toutes les autres libertés.

Bref, on essaya de conjuguer les mérites de l’initiative et de l’entrepri­se privées, avec le dynamisme que pourraient introduire les entreprises publiques, surtout dans les domaines cruciaux pour le développement du pays.

Pour comprendre ce que la République turque a accompli dans diffé­rents domaines, il faut se rappeler que le point de départ était exrêment bas. Quand Kemal Atatürk fut élu à la Présidence, les régions les plus fertiles, les plus riches du pays avaient été complètement dévastées, mises en ruine par les guerres. Le pays avait été en état de conflit armé, de 1911 à 1922. Il n’existait pratiquement pas d’industrie. Malgré le manque d’infrastructure, de capital, de personnel qualifié, malgré les difficultés de transfert de technologie, de grands progrès furent réalisés.

Au début de l’ère républicaine le pays ne produisait ni un sac de sucre, ni une poignée de ciment, ni une seule bobine de papier d’impri­merie, ni un gramme d’engrais chimique, ni un crayon, ni une aiguille à coudre. La Turquie des années 20 ne connaissait ni les barrages, ni l’énergie hydroélectrique. Cette Turquie, où même les principaux services publics de la ville d’Istanbul étaient dans les mains des étrangers, cette Turquie qui devait importer non seulement des machines, des biens d’équipement, mais aussi une grande partie de sa consommation de texti­les et même de farine; cette Turquie est devenue un pays qui peut obte­nir la totalité de sa nourriture de son propre sol; elle est devenue un pays dont la production industrielle est assez importante et variée; un pays qui produit presque tous les objets de consommation courante, qui n’importe plus de ciment, de textiles etc.. mais qui les exporte; qui fabrique ses ca­mions, ses tracteurs, ses autobus, ses automobiles, ses récepteurs de TV, ses locomotives, ses produits pétro-chimiques. Les produits industriels oc­cupent désormais une place prépondérante dans les exportations de ce pays, qui autrefois n’exportait qu’une dizaine de produits agricoles (tabac, raisins, noisettes, figues, etc.).

Nous avons dit que la Turquie de 1923 n’était pas capable de produi­re un gramme de sucre; la Turquie commença à produire toutes les mac­hines qui sont nécessaires pour construire les usines produisant du sucre. Un pays qui ne produisait pas un seul sac de ciment peut au­jourd’hui contruire des usines de ciment dans les pays voisins. Un pays qui importait son fer et son acier, possède aujourd’hui une véritable in­dustrie lourde. Il construit des navires, des machines compliquées. Autre­fois, pour construire un bâtiment de quelque importance, non seulement tout le matériel de construction, mais les ingénieurs venaient de l’étran­ger. Aujourd’hui, les entrepreneurs et les ingénieurs turcs construisent, dans des pays du Moyen-Orient et de l’Afrique, des bâtiments officiels, de grands hôtels, des barrages ou des ports, en utilisant souvent du matériel produit en Turquie.

La République avait hérité un pays sans routes, sans électricité, sans écoles dans la plupart de ses provinces. Ce large pays, avec des régions difficilement accessibles et avec 40.000 villages éparpillés sur une superficie parfois très accidendée, a été unifié par la construction des routes, des écoles, d’un réseau interconnecté d’électricité et d’un réseau téléphonique qui ont atteint les villages les plus éloignés.

La Turquie républicaine devait et doit continuer à faire face à un triple défi:

—  assurer l’industrialisation et le développement du pays sans avoir
recours à des méthodes totalitaires;

—  établir un régime démocratique, stable et efficace;

— réaliser la justice sociale; partager plus équitablement les bienfaits de la croissance économique; assurer la sécurité sociale à tous les cito­yens.

La tâche est d’autant plus difficile que la Turquie connaît – comme il vient d’être souligné-une explosion démographique extraordinaire. La population augmente d’environ un million par an: et ceci, malgré des mesures de planification familiale qui ont commencé à abaisser le taux de natalité. La Turquie aura autant d’habitants que la France ou l’Angleter­re, très prochainement. Pour comprendre l’ampleur des problèmes écono­miques et sociaux posés par cette explosion démographique, il suffit de souligner que chaque décennie ajoute à la population de la Turquie un nombre d’habitants presque égal à la population entière de la Belgique, du Portugal ou de la Grèce. En cinq années, (entre la mise en vigeur d’un plan quinquennal de développement et son achèvement) l’augmenta­tion de la population atteint un chiffre presque égal à la population entière du Danemark. L’augmentation quinquennale dépasse la population de la Norvège.

Jusqu’à la crise du pétrole de 1974, la Turquie a atteint des taux de croissance économique assez élevés: environ 7 pour cent en moyenne par an. (Sans doute, à cause de la croissance démographique qui dépasse deux pour cent par an, l’augmentation nette du revenu per capita a été moins rapide).

Pour Kemal Atatürk, l’indépendance complète était sacrée. Cette indé­pendance ne pourrait se limiter au domaine politique. Il pensait qu’un pays privé de l’indépendance financière et économique deviendrait incapable de préserver son indépendance politique. Déjà pendant les jours critiques de la Guerre d’Indépendance, il rappelait à la Grande Assemblée Nationale l’importance de maîtriser le destin économique du pays:

“Dans le domaine économique, ceux qui étaient plus puissants que nous oc­cupaient dans notre pays une place beaucoup trop privilégiée; ils ne payai­ent pas d’impôts sur le revenu; ils tenaient en main nos douanes… Ils ont gêné notre progrès économique et financier. Désormais, pour la Turquie libre et indépendante, il n’y a plus et il n’y aura plus de capitulations qui puis­se étrangler sa vie économique”. (1 er mars 1922, Atatürk’ûn Sôylev ve Demeçleri — Discours et Déclarations d’Atatürk, Vol. I, 2 ème éd., Ankara 1961, p. 226J.

Atatürk ne rejettait, en principe, ni la coopération économique avec d’autres pays, ni le capital étranger. Il rejettait la domination et l’exploitation étrangères, les concessions unilatérales et capitulaires. L’expérience lui a donné raison. Le développement économique ne fut possible que grâce à l’indépendance.

Parallèment à la croissance économique, un grand progrès a été ac­compli du point de vue de la sécurité sociale des travailleurs et de leurs fa­milles.

Il est intéressant de noter qu’une des premières lois que la Grande Assemblée Nationale d’Ankara avait adopté en 1920 —tout à fait au dé­but de la Guerre d’Indépendance — concernait les droits et la sécurité so­ciale des ouvriers travaillant dans les mines de charbon.

Un Code de Travail et d’autres lois sociales furent mises en vigueur pendant la présidence de Kemal Atatürk.

A partir de 1945, c’est-à-dire après la transition d’un régime de parti unique à un régime démocratique multipartite, le développement du système de sécurité sociale est devenu plus rapide. Il n’y a aucun doute que les libertés démocratiques, l’apparition d’un syndicalisme libre et le suffrage universel ont obligé tous les gouvernements qui se sont succédés à s’inté­resser de plus près aux problèmes économiques et sociaux des travail­leurs.

Au dixième anniversaire de la République, Atatürk s’était adressé à la nation turque, en ces termes pleins de foi:

“Nous travaillerons beaucoup plus que par le passé. Nous accomplirons en moins de temps de plus grandes oeuvres. Je ne doute pas que, là aussi, nous ne réussissions. Car, la nation turque est grande par son caractère, la nation turque est laborieuse, la nation turque est intelligente. Car elle a su, par l’union et la collaboration nationales, surmonter toutes les diffi­cultés; et parce que, sur le chemin du progrès et de la civilisation où elle s’avance, le flambeau qu’elle élève dans sa main et le flambeau qui illumi­ne son esprit sont ceux de la science… “ (1933, Atatürk’ùn Soylev ve Demeçleri, Vol. II, 1959, p. 275J.

Malgré toutes les difficultés conjoncturelles, malgré les crises mondia­les ou régionales qui l’affectent, malgré toutes les subversions souvent en­couragées de l’extérieur, malgré des accidents de route et malgré le man­que de compréhension (de la part des pays amis) dont elle souffre parfois, la Turquie progresse et continuera à progresser, avec fierté et confiance, dans la voie ouverte par Kemal Atatürk

vii – évaluation générale de la pensée et de l’oeuvre de kemal Atatürk.-son refus du dogmatisme et du fanatisme – son idéal démocratique

Atatürk était un leader charismatique; ses concitoyens et beaucoup d’étrangers pensèrent qu’il possédait des dons extraordinaires,presque sur­humains. Il ne se fia jamais à ce genre de jugement: il attacha la plus grande importance à l’organisation, à la légalité formelle, aux institutions de l’Etat, à une analyse rationelle des faits et à la libre discussion des idées avant de prendre une décision. (Voir Dankwart A. Rustow, “Atatürk as an înstitu-tion-builder” dans Ali Kazancigil-Ergun Ôzbudun (éditeurs) Atatürk, Founder ofA Modem State, Londres 1981, p. 57 et suiv.)

Selon Atatürk, les guides les plus sûrs sont la raison humaine et la science; les connaissances humaines évoluent sans cesse; il faut suivre de près cette évolution.

Il n’a jamais prétendu qu’il était un leader infaillible; il n’a jamais es­sayé d’ériger en dogmes absolus ses idées personelles. Il fut loin de toute sorte de dogmatisme. Il disait “Si nous adoptons des dogmes immuables, nous serons figés”. Il a sans cesse répété dans ses allocutions:

“Utilisez votre bon sens, votre raison, votre intelligence et vous trouverez le meilleur chemin à suvre “.

Il était un militaire professionnel, mais à l’apogée de sa carrière mili­taire il abandonna définitivement son uniforme pour servir son pays en qualité de leader civil.

Pendant plus d’une décennie de guerres presque ininterrompues il avait brillé comme un héros et un génie militaire, mais il fut l’homme qui réussit à ouvrir une période de paix sans précédent depuis un millé­naire dans l’histoire turque.(v. Dankwart A. Rustow, “The Founding of a National State, Atatürk’s Historié Achievement — La Fondation d’un Etat Na­tional, L’Exploit Historique de Atatürk”, Symposium International sur Atatürk, 17-22 mai 1981, Istanbul).

Il était principalement un homme d’action, mais en lisant ses dis­cours on voit qu’il était capable de manier les idées et les principes fon­damentaux, avec une clarté et une précision dignes des grands théoriciens de l’histoire de la pensée politique. Ce n’est pas sans raison qu’Edouard Herriot à écrit à son sujet:

“Cette révolution turque … ne connaît ni le déchaînement des passions hu­maines, ni la destruction des richesses matérielles, ni l’hostilité sanglante des partis ou des classes…

“L’Inkilap (la rénovation) est une oeuvre de l’esprit. L’homme qui le dirige sait que la vie moderne ne peut trouver que dans la science la soluti­on des problèmes politiques et sociaux. Il n’ignore pas non plus que les conducteurs de peuples ne sauraient sans grave imprudence s’écarter des che­mins de la morale. Cet ancien officier d’état-major, ce général en veston nous apparaît comme une manière de philosophe kantien…

…En un bref espace d’années, c’est une immense réforme qui s’accom­plit… Certes, l’histoire offre peu d’exemples d’un chef, qui comme le Ghazi Mustafa Kemal se confond avec son peuple, lutte pour lui, souffre pour lui et le conduit malgré Us obstacles à son noble destin. “ (Préface, Le Ké-malisme, Paris, 1937).

Dans son livre intitulé “La Turquie Nouvelle”, Georges Duhamel soulig­ne avec raison, que la Révolution kémaliste n’est pas seulement politique et sociale, mais en même temps morale, intellectuelle et philosophique. Il observe d’autre part que cette révolution fut nationale: la Turquie ne s’est livrée à aucune propagande chez les autres peuples, dans le dessein de faire adopter son nouveau régime par les pays qui ont une histoire et des problèmes différents:

“Elle n’a pas tenté de transformer en religion Us principes sur Usquels est fondé son nouvel équilibre”.

Il souligne également que “Kemal Atatürk a travaillé sans assourdir U monde entier du bruit de ses espoirs et de ses entreprises”.

M. George Duhamel a raison de dire:

“Cette oeuvre ne pourrait en aucune manière être comparée à l’oeuvre des révolutionnaires d’AngUterre, de France ou de Russie: aucun de ces pays ne s’est avisé de toucher à l’écriture par exempU. M Cromwell, ni Robespier-re-pour ne citer que lui-, ni Lénine et ni Us successeurs de ce dernier n’ont entrepris d’amener U peupU qu ‘ils guidaient à changer de philosophie scien­tifique, de méthode intelUctuelU et, somme toute, de destinée”. (Op. cit., pages 174-176).

Cependant, beaucoup d’écrivains ont comparé Kemal Atatürk à Cromwell, à Henri VIII (à cause de la séparation de l’Etat et de la religi­on), aux leaders de la Révolution Française, à Georges Washington, à Luther, à Pierre le grand, etc.. selon l’importance qu’ils ont attachée à l’un ou à l’autre aspect de son oeuvre.

Selon Paul Gentizon, le grand mérite de Kemal Atatürk fut de “libérer la Turquie des bandelettes théocratiques qui l’immobilisaient”. Paul Gentizon compare le fondateur de la République Turque au tsar qui a modernisé la Russie au début du XVII ème siècle; mais il ne tient pas compte du fait que la révolution kémaliste n’a pas été l’oeuvre d’un monarque abso­lu et héréditaire visant à perpétuer sa dynastie, mais d’un leader issu du peuple, tourné vers la démocratie. Les procédés de Pierre le Grand et de Kemal Atatürk étaient fort différents.

Quand même l’analyse faite par Gentizon mérite d’être citée:

“Comme Pierre le grand, Mustafa Kemal s’est trouvé… devant une société dominée en partie par l’ignorance et le fanatisme religieux et qu ‘ il réforma en s’inspirant des idées occidentales. Comme le tsar qui fut le véritable fon­dateur de la Russie moderne, il sépara le dogme de la raison, la religi­on de la politique, le temporel du sprituel, /’esprit de la lettre.. // s’efforça de donner une forme nouvelle et raisonnable, en dehors de toute mystique adultérée et de toute théocratie, aux institutions, aux moeurs et coutumes de son pays… Avec Mustafa Kemal, la Turquie nouvelle, a été libérée pour la première fois des bandelettes théocratiques qui l’immobili­saient… “.(Mustafa Kemal ou l’Orient en Marche, Paris, 1919, p. 388 et suiv.).

Marcel Clerget insiste lui aussi sur la “rationalisation intellectuelle” du pays:

“Parmi les bouleversements dont la Grande Guerre a été la cause, il n’est sans doute pas de plus profond, de plus saisissant que celui de la Turquie sous la direction héroïque et volontaire du Gazi Mustafa Kemal… La rati­onalisation intellectuelle du pays est un phénomène prodigieux, si l’on songe à l’organisation qui ‘étouffait il y a un demi- siècle…” (Marcel Clerget, La Turquie, passé et présent, Paris 1938, pages 5 et 198).

Un professeur maghrébin attire l’attention sur l’importance du kéma-lisme pour le Tiers- Monde et le refus du fanatisme religieux qui le ca­ractérise. Selon le professeur tunisien A. Bouhdiba, “le kémalisme est un”non” au fanatisme obscurantiste des clercs qui ont odieusement défiguré le sens de l’Is­lam. C’est aussi un “non” aux manigances des puissances impérialistes… Le souffle qui anima son action et l’esprit qui guida ses décisions essentielles, loin de perdre aujourd’ hui de sa vivacité, peut servir au contraire à redonner courage à tous ceux qui militent pour que le Tiers-Monde soit à même de jouer un rôle historique… Ce n’est pas seulement à la Turquie que Mustafa Kemal aura rendu d’insignes servi­ces, mais à l’ensemble des peuples qui trouvent chez lui, encore aujourd’hui, matière à inspiration” (op. cit., voir note à la page 7)

Tous ces témoignages ne doivent jamais nous pousser à des générali­sations superficielles. En comparant les développements qui ont eu lieu dans tel ou tel pays avec l’oeuvre de Kemal Atatiïrk, il faut être extrême­ment prudent et il faut tenir compte du contexte historique.

Un leader exceptionnel peut certainement influencer, retarder ou hâter le cours de l’histoire; mais le réciproque contient également un élé­ment de vérité, en ce sens que les héros sont créés par les circonstances historiques. Kemal Atatürk n’a-t-il pas répété à chaque occasion que s’il avait obtenu des succès dans sa lutte pour la libération et le progrès de sa nation, il le devait avant tout “à la force émanant de la conscience commune de toute la nation “. Il a affirmé que:

“L’honneur n’appartient jamais à un seul homme, mais à toute la nati­on…

…Sans vous (et si vos tendances profondes n’avaient pas constitué mon point d’appui), je n’aurais pu avoir aucune initiative 1923).

Avant de décider ses grandes réformes, il avait l’habitude de prendre contact avec le peuple. Il dit à ce sujet:

“Jusqu’à présent, toutes les décisions que j’ai prises, toutes les réformes que j’ai entreprises dans l’intérêt de la nation et du pays, l’ont toujours été en prenant un contact direct, comme aujourd’hui avec le peuple. C’est dans ce contact, plein d’affection et de sincérité, que j’ai trouvé la force et l’ins­piration dont j’avais besoin” (1925).

Toute simplification exagérée visant à expliquer l’histoire par une seule cause est vouée à l’erreur. Il n’y a aucun doute que les hommes influen­cent les circonstances ou créent des institutions; mais réciproquement les circonstances ou les institutions forment les hommes. (Voir Dankwart A. Rustow, “Atatürk: Personality and Achievement”, dans Atatürk and Turkey of Republican Era, Ankara 1981, p. 236 et suivants).

Atatürk était conscient de l’importance des circonstances historiques et des réalités propres à chaque nation. Il avait un sens aigu des réalités et de l’histoire. Il savait que chaque nation, chaque pays existe et se déve­loppe dans des conditions historiques et politiques qui lui sont propres. (voir Dietrich Schlegel, op. cit., III, communiqué 58, page 6; Werner Gumpel, Atatürk’s Etatism, ïts Alternatives and Future, dans Atatürk and Turkey of Re-publican Era, Ankara 1981, page 21).

Ce qui est certain, -répétons-le-c’est que Kemal Atatürk détestait tout dogmatisme aveugle. Il n’était pas un fanatique, il était un libérateur des consciences, un leader qui demandait à son peuple d’utiliser son bon sens, sans être aveuglé par des dogmes. Gérard Tongas souligne avec raison cet aspect du kémalisme:

“Le kémalisme.. inculque à la conscience populaire cette notion que la civi­lisation assure la liberté et que le bonheur est dans la vie indépendante, c’est-à-dire dans une vie sans sujétions politique, sociale ou religieuse. Ce­pendant, il n’empêche pas la liberté de conscience.. Une fois libérée du fa­natisme, la conscience reçoit de la philosophie de Kemal Atatürk une for­mule de la vie indépendante” (Atatürk et le Vrai Visage de la Turquie Moderne, Paris, 1937, p. 26 et suiv.)

Atatürk préférait, autant que possible, les méthodes de persuasion, la mobilisation des âmes et des esprits à la violence et à la coercion. Berthe Georges-Gaulis, qui l’a observé pendant la Guerre d’Indépendance, résu­me ses impressions de la façon suivante:

“L’ action turque restera dans l’histoire comme une sorte de prodige ac­compli dans une exaltation surhumaine… Avec un sang-froid, un esprit de suite infatigables, le conquérant -législateur (M. Kemal) sut utiliser toutes les bonnes volontés, stimuler tous les enthousiasmes”. (La Nouvelle Tur­quie, Paris, 1924, 271).

Une autre caractéristique du kémalisme réside dans son attitude envers l’Occident. Pour souligner cette singularité du kémalisme il me suffira de citer l’observation pertinente de l’ambassadeur G.A. Sonnenhohl qui a représenté la République Fédérale allemande en Turquie et qui a eu l’occasion d’étudier de près l’oeuvre de Kemal Atatürk:

“Pour moi, Atatürk n’était pas seulement l’homme d’Etat le plus impor­tant de notre siècle, mais en même temps le premier et le plus grand pen­seur sur le sujet du développement du Tiers-Monde, un symbole et un modèle pour ce Tiers-Monde. Pourtant ce modèle est singulier: La révolution culturalie de Kemal Atatürk visait à atteindre l’Europe, l’Occident, sans altérer ou affaiblir sa lutte contre l’impérialisme; tandis que, dans d’autres pays, ses imitateurs ont voulu se séparer du monde occidental”. (G.A. Sonnen-hohl, Kemal Atatürk Heute-Eine Beispiellose Kulturrevolution und ihr Shicksal, dans Sùdosteuropa Mitteilungen, Vol. 20, M. F. 111/ 1980). 5).

Enfin, une caractéristique très importante qui différencie l’expérience kémaliste de certaines autres expériences est son respect de la légitimité et son but démocratique. C’est en s’avançant sur la voie tracée par Kemal Atatürk et en faisant fonctionner les institutions fondées par lui que la Turquie a pu évoluer, sans heurts, vers une véritable démocratie pluralis­te.

Comme le souligne Willy Sperco:

“L’idéal de l’homme qui avait supprimé le Sultanat, aboli le Califat et re­noncé à la revendication de territoires qui n’étaient pas essentiellement peuplés de Turcs, était et est demeuré jusqu’à la fin un idéal purement dé­mocratique”. (Mustafa Kemal Atatürk, Créateur de la Turquie Mo­derne, Paris 1958, p. 144).

Pour Kemal Atatürk, une démocratie pluraliste fut toujours le but à atteindre. Il se dressa systématiquement contre tout dogmatisme totalitai­re, rouge ou noir.

La Guerre d’Indépendance a été conduite avec le soutien et sous le contrôle d’un Parlement (la Grande Assemblée Nationale) contenant un groupe d’oppositon très actif. Après la proclamation de la République, il y avait un parti d’opposition. Atatürk ne s’est résigné à un régime de par­ti unique qu’après avoir constaté que les réformes radicales et la moderni­sation qu’il avait entreprises n’avaient aucune chance d’être complétées et sauvegardées sous un régime multipartite. Un nouvel essai de multipartis­me entrepris en 1930 et encouragé par Kemal Atatürk ne fut pas couron­né de succès et le régime de parti unique continua jusqu’au décès du lea­der (1938) et même jusqu’à 1945. Mais il ne faut point confondre le régi­me autoritaire de Kemal Atatürk avec les régimes totalitaires qui sévissai­ent à cette époque en Europe.

Lénine (et son successeur Staline), Mussolini ou Hitler, les contempo­rains de Mustafa Kemal Atatürk, ont établi dans leurs pays respectifs des régimes totalitaires rejettant le principe même d’une démocratie pluraliste. Ces dictateurs étaient venus au pouvoir en détruisant des régimes plus ou moins démocratiques qui existaient auparavant.

L’idéologie totalitaire de l’extrême gauche prévoyait la “dictature du prolétariat”. En vérité, cette dictature était exercée par le parti au nom du prolétariat; par le Comité Central et le Bureau Politique au nom du parti; par le Premier Secrétaire (Secrétaire général) au nom du Bureau Politique.

Selon l’idéologie fasciste ou nazie, le dictateur remplissait une “mission historique”; ce qui comptait c’était uniquement la “mystique de l’Etat” ou “l’hégémonie de la race supérieure”. D’après ces idéologies totalitaires, les droits de l’individu ne comptaient pas; la démocratie pluraliste, basée sur un parlement librement élu et sur les droits fondamentaux était un régi­me pourri.

Par contre, Kemal Atatürk, qui a toujours rejeté tout dogmatisme totali­taire, n’a jamais cessé de souligner les mérites et la supérionité du régime démocratique. Il n’était pas venu au pouvoir en mettant fin à une démoc­ratie, mais en renversant une monarchie theocratique. Son but déclaré était de la remplacer par une démocratie basée sur la souveraineté de la nation, sur un Parlement élu et sur le respect des droits de l’homme. Le régime de parti unique auquel il a dû se résigner ne fut jamais présenté au peuple comme un régime idéal. Il encouragea personellement la for­mation d’un parti d’opposition. La seule condition qu’il posa était un consensus sur “le principe d’une République laïque”, principe qu’il considérait comme le fondement même de la Révolution turque. (Il était convaincu qu’un retour au régime theocratique signifierait non seulement l’abandon de l’idéal démocratique, mais en même temps la faillite de tous les efforts de modernisation).

Efl encourageant, en 1930, un ancien premier ministre, M. Fethi Ok-yar à fonder un parti d’opposition, Kemal Àtatùrk espérait qu’un contrôle parlementaire efficace et l’alternance du pouvoir entre deux partis politi­ques seraient bénéfiques pour l’action gouvernementale. Mais l’expérience ayant montré que les réformes réalisées étaient trop radicales et trop ré­centes pour qu’elles puissent être sauvegardées contre l’attaque des mili­eux réactionnaires, l’expérience multipartite fut terminée par le fondateur du parti d’opposition.

Peut-on concevoir un régime totalitaire qui puisse tolérer et même encourager la formation d’un parti d’opposition? Dans un régime totalitaire, le parti et son chef pensent qu’ils représentent la vérité finale, la seule vérité, toute la vérité. Par conséquent, dans la logique des idéologies totali­taires, toute opposition organisée constitue une trahison. Par contre, pour Kemal Atatürk, dans un régime basé sur la souveraineté nationale, la for­mation éventuelle d’un ou de plusieurs partis d’opposition devait être con­sidérée comme un développement logique et naturel. La formation des partis d’opposition était une condition nécessaire de la démocratie (Atatürk’ùn Soylev ve Demeçleri — Discours et Déclarations de K. Atatürk, Vol. III, deuxième édition, Ankara 1961, p. 77).

Dans des livres qu’il rédigea soi-même pour les élèves de l’enseigne­ment secondaire, K. Atatürk souligna que le but de la Révolution turque était d’établir un véritable régime démocratique; que le système des électi­ons à deux degrés était une solution passagère qui devrait être, aussi tôt que possible, remplacée par des élections directes basées sur le suffrage universel.

Dès 1924, les dirigeants des villages et des petites communes furent élus au suffrage universel direct.

Au sein du groupe parlementaire du Parti Républicain du Peuple, différents courants politiques et des critiques — inimaginables sous un ré­gime totalitaire — furent tolérés.

Signe plus significatif: tandis que les régimes totalitaires détruisent l’indépendance du pouvoir judiciaire dès qu’ils s’établissent au pouvoir, le ré­gime kémaliste renforça systématiquement les guaranties des juges et l’in­dépendance dont bénéficiaient les tribunaux. C’est sous le régime kémalis­te que le Conseil d’Etat devint, pour la première fois, un véritable tribunal administratif suprême, tout-à-fait indépendant, ayant le droit d’annuler les décisions gouvernementales ou administratives entachées de vices juridiques.

Le parti unique a été une “école déformation démocratique”, mais il n’a jamais été considéré comme le détenteur de la “vérité finale”, de la seule vérité scient fique ou comme le siège du pouvoir réel. Jamais le Secrétai­re-Général du parti (ou un chef de police secrète) n’a exercé des pouvoirs qui, dans un Etat de Droit, appartiennent aux organes responsables de l’Etat.

Le proche collaborateur de Kemal Atatürk, son successeur à la prési­dence de la République et l’artisan de la transition à un régime démocra­tique multipartite, a écrit les lignes suivantes au sujet de la foi démocrati­que de Kemal Atatürk: “Atatürk a cru à la supériorité du régime démocratique avant nous tous et il l’a appliqué… Dans des conditions incroyablement difficiles, et dès le pre­mier jour, Atatürk a dirigé les opérations militaires et le gouvernement, en rendant compte à une Assemblée Nationale. En prenant le pouvoir, sa pre­mière pensée a été de créer une Assemblée Nationale, un Parlement…

Il a toujours été profondément convaincu que la souveraineté nationale et la République nécessitent l’existence des partis politiques, au pouvoir et dans l’opposition…

Le régime démocratique a été le but de Kemal Atatürk. Jusqu’à la fin de sa vie, il a lutté pour le réaliser, il a vaincu un grand nombre d’obstacles et -comme dans d’autres domaines- il a dû laisser aux généra­tions futures le soin de compléter son oeuvre “.(Allocution radiodiffusée, le 10 novembre 1962; voir Hamza Eroglu, Atatürkçùlùk, Ankara 1981, p. 271).

En bref, Atatürk a déblayé le chemin menant à la démocratie; il a réussi à établir les fondements et les institutions nécessaires pour le fonctionnement d’un régime démocratique:

—  en abolissant la monarchie;

—  en mettant fin à l’Etat théocratique;

—en proclamant la “souveraineté nationale” et la suprématie de la volonté nationale;

—  en créant une Assemblée Nationale;

—  en renforçant le pouvoir judiciaire et son indépendance;

—  en démocratisant les administrations locales;

—  en enracinant la tradition des élections périodiques et régulières pour le Parlement et la Présidence de la République;

—  en introduisant une Constitution écrite selon laquelle le gouverne­ ment et les ministres étaient responsables devant le parlement;

—  en réalisant toute une série de réformes de base indispensables pour le bon fonctionnement d’un régime démocratique;

—  en mettant fin à l’empire de la scolastique et en introduisant l’âge de la raison;

—  en évitant tout dogmatisme et en proclamant sans cesse que la meilleure méthode pour trouver la vérité est la libre discussion, que les meilleurs guides sont la raison humaine, le bon sens, la science;

—  en renforçant l’unité nationale, condition préalable d’une démocratie efficace;

—  en inaugurant la lutte contre l’analphabétisme et en mobilisant les énergies dans le domaine de l’éducation nationale;

—  en préférant, autant que possible, la méthode de persuasion à la coercion et à la violence;

—  en assurant l’émancipation de la femme turque et en réalisant l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction de race, de sexe ou de religion;

—  en créant des conditions économiques, sociales et culturelles plus propices au fonctionnement de la démocratie;

—  en rejetant toutes les idéologies incompatibles avec la démocratie.

C’est Kemal Atatürk qui s’est adressé à son peuple de la façon sui­vante:

“Dans la destinée de l’Etat et de la nation, la volonté nationale est pré­pondérante et souveraine “ ( 1919).

“Les institutions fondées sur l’esclavage des nations sont partout con­damnées à s’écrouler. “(1924).

“La souveraineté ne peut être fondée sur la peur. Une souveraineté sou­tenue seulement par des canons ne peut durer. “(1930)

“A notre époque, l’idéal démocratique ressemble à une mer qui s’élève sans cesse. Le XX ème siècle a été témoin au naufrage d’un grand nombre de gouvernements despotiques dans cette mer”. (Medenî Bilgiler ve M. Kemal Atatürk’ûn El Yazilan-Cours d’Instruction Civique et les Manuscrits de M. Kemal Atatürk, Ankara 1969, p. 27-30 et p. 390-399)-

Ni durant la vie de Kemal Atatürk, ni après sa mort, l’évolution du pays vers l’établissement d’une démocratie pluraliste multipartite n’a été aisée. Cette évolution fut interrompue, à plusieurs reprises, par des accidents de route. Mais un fait est certain: le peuple turc a compris, -dans sa très grande majorité- que, malgré toutes ses difficultés, k régime démoc­ratique est le seul régime capable d’assurer la liberté et le bonheur des hommes; c’est le seul régime compatible avec la dignité humaine.

Je suis sûr que le peuple turc interprétera correctement la pensée et l’oeuvre de Kemal Atatürk, de façon à relever avec succès le triple défi mentionné plus haut: continuer à assurer le développement du pays sans avoir recours à des méthodes totalitaires; réussir à compléter les lacunes du régime démocratique et à le faire fonctionner de façon stable et efficace; réaliser la justice et la sécurité sociales par des voies démocratiques.

Atatürk a voulu le progrès, la paix, la liberté et la prospérité pour sa nation et pour l’humanité entère.

Il a préconisé un monde harmonieux, libéré des haines, des rancu­nes, de la famine et de toute discrimination basée sur la race, la couleur, le sexe ou la religion.

Le meilleur monument que l’on puisse ériger à la mémoire de Kemal Atatürk c’est de travailler pour réaliser le noble idéal de ce très grand homme, qui continuera à être une source d’inspiration pour la nation tur­que et pour l’humanité.

 

 

* “Mustafa Kemal, the Gazi of the Turkish War of Liberation and the architect of the Turkish Révolution, is one of those great men who changea the destiny of their peoples and left an abi-ding impression on the process of freedom from colonial rule. Not only did the great statesman of Tur-key, the messiah of the Turks, kindle hope in his war-weary and prostrate coutrymen, but the message of his mission spread far and wide beyond the limits of Turkey and provided inspiration to ail those who were groaning under colonial captivity. He was the harbinger of a new awakening, the herald of freedom in Asia: under his leadership the libération movement of Turkey sounded the death-knell of colonialism in Asia”. (Mohammad Sadiq, The Turkish Révolution and the Indian Freedom Movement, Macmillan tndia Ltd, New Delhi, 1983, page 73).

* Bilâl N. Şimşir, op. cit., Vol. III, pages 168-169; vor dans le même livre, Vol. III, p. 141-145 le document officiel britannique (muméro 64): “Notes of a Conversation between Mr. Lloyd George and Mr. Briand, on February 21, 1921, at 9. 15 a.m. “et le document 67 intitu­lé:” British Secretary’s Notes of an AUied Conférence held at St. james’s Palace, London, on February 21, 1921, atp.m.”, pages 152-172.

* Voir à ce sujet Rauf Denktas., The Cyprus Triangle, London, 1982; Necati M. Er-tekun, The Cyprus Dispute, Lefkoija 1984; P. Oberling, The Road to Bellapais, N. York 1982; Turhan Feyzioglu, Chypre, Mythes, et Réalités, Institut de Politique Etrangère, 2 ème éd.. Ankara, 1984.

* Voir ci-haut, page 14. — Voir également Emel Dogramaci, Tùrkiye’de Kadin Hakları — Les Droits des Femmes en Turquie, Ankara, 1982; A. Afetinan, Atatürk ve Tùrk Kadin Haklanmn Kazamlmasi — Atatürk et l’Emancipation des Femmes Turques, Istanbul 1968; Nuçin Ayiter, Atatürk ve Kadin Hakları, — Atatürk et Droits des Femmes, Tùrk Dili, Mai 1981, No: 385; Turhan Feyzioglu, Atatürk ve Kadin Hakları, Atatürk et les Droits des Femmes, (Revue du Centre de Recherche-Atatürk Arastirma Merkezi Dergisi, Vol. II, No: 6, p. 585-603).